Quand César arrêta les Helvètes aux portes du Morvan

En 58 avant notre ère, les chemins du Morvan furent le théâtre d’un affrontement qui allait changer le destin de la Gaule

Aujourd’hui, on vient au Morvan pour ses forêts, ses chemins creux, ses lacs et ses grands espaces. On marche sur le Mont Beuvray, on découvre Bibracte, on s’arrête à Autun ou au bord de l’Arroux. Mais sous nos pas se cache une histoire beaucoup plus ancienne, parfois spectaculaire, qui nous ramène à plus de deux mille ans.

En 58 avant notre ère, dans cette région encore dominée par les peuples gaulois, une immense migration venue du nord-est de la Gaule se heurte à une armée romaine conduite par un homme appelé à devenir l’un des personnages les plus célèbres de l’Antiquité : Jules César.

La rencontre aura lieu non loin de Bibracte, la grande capitale des Éduens, sur le Mont Beuvray. Elle marque l’un des premiers épisodes de la guerre des Gaules et constitue un moment fondateur pour comprendre comment Rome va progressivement prendre pied dans le monde gaulois. Et pour les habitants du Morvan, l’histoire est d’autant plus passionnante qu’une partie de cette bataille pourrait s’être déroulée à Montmort, dans la vallée de l’Arroux.

Une migration de grande ampleur

Au printemps 58 avant notre ère, les Helvètes quittent leur territoire, situé sur le plateau suisse. Leur projet est de gagner l’ouest de la Gaule et, selon le récit de César, de s’installer dans une région correspondant à peu près à l’actuelle Saintonge.

Le mouvement est considérable.

Dans son De Bello Gallico, César affirme que la migration rassemble 368 000 personnes, dont environ 92 000 hommes en âge de combattre. Ces chiffres sont célèbres, mais ils doivent être accueillis avec prudence : les historiens considèrent aujourd’hui les données de César comme discutables, notamment parce que le récit a été écrit par le chef militaire lui-même pour raconter sa propre campagne. Les Helvètes ne sont d’ailleurs pas seuls. À leurs côtés se trouvent notamment des Tulinges, des Latobices, des Rauraques et des Boïens. C’est donc une véritable population en mouvement qui traverse la Gaule. César, gouverneur de la Gaule romaine méridionale, va rapidement intervenir.

Officiellement, il présente l’expédition comme une nécessité pour protéger les intérêts de Rome et de ses alliés. Mais derrière cette justification se joue également quelque chose de beaucoup plus important : l’occasion pour César de s’imposer comme le grand chef militaire dont Rome entendra bientôt parler.

Le premier sang coule sur la Saône

Avant même d’arriver dans le Morvan, les Helvètes vont connaître un premier affrontement avec les Romains. Une partie du peuple helvète, les Tigurins, tente de franchir la Saône. César profite de leur passage pour attaquer ce groupe isolé. Les sources historiques évoquent un véritable massacre.
Mais là encore, le récit est celui du vainqueur. César raconte lui-même les événements dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, ouvrage qui constitue notre principale source écrite sur cette campagne. Ce texte est exceptionnel pour comprendre les événements de 58 avant notre ère, mais il n’est évidemment pas neutre : César y raconte ses propres exploits, ses décisions et ses victoires.

Cette précaution est essentielle lorsqu’on évoque aujourd’hui les affrontements entre Rome et les peuples gaulois. Car derrière les chiffres et les mouvements d’armées, il y avait des hommes, des femmes, des enfants, des familles et des communautés entières prises dans une guerre qui allait bouleverser durablement la Gaule.

Cap sur le Morvan

Après avoir franchi la Saône, les Helvètes poursuivent leur route vers l’ouest. César les suit puisque que son objectif va bientôt prendre une dimension stratégique majeure : Bibracte.

Installée au sommet du Mont Beuvray, la capitale des Éduens est alors l’un des principaux centres politiques et économiques de la Gaule. La cité domine les voies qui traversent le massif morvandiau et entretient des relations étroites avec Rome. Le choix de Bibracte n’est donc pas anodin.

César avance vers la capitale éduenne pour obtenir des vivres auprès de ses alliés. Les Helvètes, comprenant qu’ils risquent de voir leur route coupée, font alors demi-tour. C’est ce mouvement qui va provoquer la bataille.

Une bataille au cœur du paysage morvandiau

César raconte que son armée se trouvait alors à environ 18 milles romains de Bibracte, soit approximativement 27 kilomètres. Cette indication a longtemps intrigué les historiens et les archéologues. Où s’est exactement déroulée cette bataille que l’histoire a retenue sous le nom de « bataille de Bibracte » ? Pendant longtemps, plusieurs hypothèses ont été avancées. Mais les recherches archéologiques menées à Montmort, en Saône-et-Loire, ont apporté des éléments particulièrement intéressants.

Sur le Mont de Jaux, près du hameau d’Armecy, des archéologues ont retrouvé un long fossé aménagé à flanc de colline. Les recherches menées en 1986 ont notamment révélé un ouvrage d’environ 120 mètres de longueur, six mètres de largeur et jusqu’à 1,5 mètre de profondeur conservée. Sa configuration correspond assez bien à la description donnée par César des fortifications réalisées par ses soldats avant l’affrontement.

Cela ne constitue pas une preuve absolue permettant d’affirmer que chaque vestige découvert appartient à l’armée de César. Les chercheurs parlent plutôt de vraisemblance. Mais le site de Montmort demeure aujourd’hui l’une des principales localisations proposées pour le champ de bataille. Le Dictionnaire historique de la Suisse le situe lui aussi «sans doute» à Montmort.

Voilà qui donne une autre profondeur aux paysages de la vallée de l’Arroux.

Une colline boisée, un chemin rural, un vallon paisible : il est difficile aujourd’hui d’imaginer que ces paysages ont peut-être vu avancer des milliers de combattants, les chars des populations gauloises et les légions romaines.

Une bataille qui dure jusqu’à la nuit

Le combat commence vers le milieu de la journée. César dispose ses légions sur les hauteurs. Les Helvètes, eux, forment leurs troupes et avancent vers les positions romaines.

La bataille est longue et particulièrement violente.

Les Romains résistent à l’assaut. Les Helvètes sont finalement repoussés vers une hauteur, tandis que de nouveaux contingents gaulois – notamment les Boïens et les Tulinges – entrent dans la bataille.

Le combat se poursuit jusqu’à la nuit. Les Helvètes finissent par se replier autour de leurs chariots, qui constituent une sorte de camp improvisé. Une partie d’entre eux parvient à quitter le champ de bataille et se dirige vers le territoire des Lingons, dans la région de Langres.

César a remporté la bataille. Mais parler simplement de « massacre des Helvètes » serait réducteur. Il s’agit d’une défaite militaire majeure, particulièrement meurtrière, dans laquelle les chiffres transmis par César sont difficiles à vérifier. La tradition historique a parfois transformé cette défaite en véritable anéantissement, alors que le récit antique montre aussi qu’une partie importante des migrants a survécu.

Le retour forcé

La suite est étonnante. Après leur défaite, les Helvètes se rendent. César décide finalement de les renvoyer vers leur territoire d’origine afin, explique-t-il, d’éviter que leurs terres ne soient occupées par les peuples germaniques.

Les Boïens connaissent un destin différent. Une partie d’entre eux est installée auprès des Éduens, dans la région de la Loire, à Gorgobina. La migration qui avait commencé en Suisse s’achève donc dans la défaite et le retour. Mais pour César, cette victoire constitue surtout le début d’une aventure militaire extraordinaire.

Il va poursuivre ses campagnes et, en quelques années, étendre la domination romaine sur une grande partie de la Gaule.

Bibracte, témoin d’un monde qui bascule

Pour nous, habitants ou visiteurs du Morvan, cette histoire donne une résonance particulière au Mont Beuvray.

Lorsque l’on monte aujourd’hui vers Bibracte, on ne découvre pas seulement les vestiges d’une ancienne ville gauloise. On entre dans un paysage qui fut au cœur d’un immense bouleversement politique.

En 58 avant notre ère, Bibracte est déjà une capitale puissante. Les Éduens sont les alliés de Rome, mais ils restent un peuple gaulois. Quelques décennies plus tard, la Gaule aura profondément changé.

César séjournera d’ailleurs à Bibracte durant l’hiver 52-51 avant notre ère, au moment où la révolte gauloise menée notamment par Vercingétorix vient d’être vaincue. Ses Commentaires sur la Guerre des Gaules constituent ainsi une source exceptionnelle sur cette période, même si leur caractère partial doit toujours être gardé à l’esprit.