Des prairies d’Autun aux portes de la Loire, l’Arroux traverse le Morvan en suivant son propre chemin. Rivière parfois discrète, parfois fougueuse, elle a longtemps été une voie de passage, de commerce et de travail. Aujourd’hui, ses eaux racontent encore une autre histoire : celle d’une vallée où la nature et les hommes ont appris à vivre au rythme des crues et des saisons.
Il y a des rivières que l’on remarque immédiatement. Et puis il y a l’Arroux. Elle ne cherche pas à impressionner. Elle descend tranquillement vers le sud, traverse les paysages de l’Autunois et du Morvan, longe les prairies, se glisse entre les collines et traverse des villages dont elle porte parfois le nom. Pourtant, derrière cette apparente tranquillité se cache une rivière qui a profondément marqué l’histoire du territoire.
L’Arroux prend naissance en Côte-d’Or, avant de rejoindre la Saône-et-Loire. Après Autun, elle devient véritablement une rivière morvandelle et poursuit sa route vers Étang-sur-Arroux, Toulon-sur-Arroux, Gueugnon puis Digoin, où elle rejoint la Loire.
Une rivière au pied du Morvan
Entre Autun et Étang-sur-Arroux, le paysage change peu à peu. Les reliefs du Morvan accompagnent la rivière sans jamais véritablement l’enfermer. L’Arroux serpente au milieu des prairies, des haies et des bois. Ses eaux rapides alternent avec des secteurs plus calmes, tandis que d’anciens bras de la rivière témoignent des changements successifs de son lit.
Cette vallée possède une véritable richesse écologique. Entre Autun et Étang-sur-Arroux, les prairies inondables, les boisements de bord de rivière et les milieux humides constituent des habitats remarquables. Certaines plantes rares y sont présentes et la vallée accueille également une grande diversité de papillons et d’oiseaux.
Plus bas, vers Gueugnon et Digoin, l’Arroux conserve encore des prairies bocagères, des grèves et quelques fragments de forêt alluviale. Le castor, autrefois disparu de nombreuses rivières, a progressivement retrouvé sa place dans cette vallée en remontant depuis la Loire.
Pour le promeneur, l’Arroux offre ainsi un visage différent de celui des grands paysages forestiers du Haut-Morvan. Ici, pas de sommet spectaculaire ni de vaste lac : le charme est dans les détails. Une haie, un vieux saule, une prairie humide, le vol d’un héron au-dessus de l’eau ou le reflet d’un village dans la rivière suffisent à raconter le paysage.
Étang-sur-Arroux, quand la rivière était un obstacle
Pour comprendre l’importance de l’Arroux, il faut s’arrêter à Étang-sur-Arroux. Le village s’est développé à la rencontre de plusieurs vallées, au confluent de l’Arroux, du Mesvrin et de la Braconne. Depuis l’Antiquité, cet emplacement constitue un important lieu de passage.
Mais une rivière est parfois aussi une frontière.
Pendant des siècles, franchir l’Arroux n’avait rien d’une formalité. Lorsque les eaux étaient basses, hommes, troupeaux et attelages traversaient à gué. À la mauvaise saison, lorsque la rivière gonflait, il fallait utiliser un bac. La maison du passeur, construite en 1636 au bord de l’Arroux, rappelle cette époque où traverser la rivière pouvait devenir une véritable aventure. Une ancienne marque de crue de 1789 témoigne encore de la puissance des eaux.
Il faudra attendre le XIXe siècle pour que la construction d’un pont facilite enfin les communications entre les deux rives. Le pont d’Étang-sur-Arroux est ouvert à la circulation en 1852. Il accompagne le développement des routes et surtout les nouveaux échanges entre le Morvan, l’Autunois et les territoires industriels voisins.
Le bois du Morvan descendait l’Arroux
L’histoire de l’Arroux est également liée à celle des forêts morvandelles.
Pendant plusieurs siècles, le bois constitue l’une des grandes richesses du Morvan. Une partie de cette ressource est destinée aux villes et aux régions industrielles. Pour transporter les arbres et les bûches, la rivière devient une véritable voie de circulation.
Dès le XVIIe siècle, le flottage du bois est attesté sur l’Arroux. La rivière permet notamment de faire descendre le bois depuis les secteurs situés en amont de Toulon-sur-Arroux. Les hommes doivent alors accompagner les bûches, dégager celles qui restent coincées sur les rives et composer avec un cours d’eau dont le débit peut changer rapidement.
Cette histoire rappelle une réalité souvent oubliée : les rivières du Morvan n’étaient pas seulement des éléments du paysage. Elles étaient des outils économiques.
L’eau transportait le bois, mais aussi des marchandises. À partir de Gueugnon, l’Arroux devient même navigable dans certaines conditions. Pierre, charbon, vin, seigle, bois ou produits métallurgiques circulaient ainsi au fil de l’eau.
Quand l’Arroux accompagne la révolution industrielle
En descendant vers Gueugnon, le visage de la vallée change encore. La petite rivière morvandelle devient l’un des éléments d’un territoire industriel.
L’essor des forges de Gueugnon entraîne au XIXe siècle la réalisation de nouveaux aménagements hydrauliques. Une rigole est notamment construite pour relier l’Arroux au canal du Centre et faciliter le transport des marchandises. Les travaux commencent dans les années 1870 et une navigation partielle est mise en place dès 1875. Pendant plusieurs décennies, cette voie d’eau transporte des volumes importants de marchandises.
Mais le chemin de fer va progressivement changer la donne. À partir de 1893, la ligne reliant Digoin à Étang-sur-Arroux fait concurrence au transport fluvial. Le trafic de la rigole de l’Arroux finit par disparaître au XXe siècle.
Ainsi, en quelques décennies, la rivière passe du statut de grande voie économique à celui de témoin d’une époque révolue.
Une vallée à regarder autrement
Aujourd’hui, l’Arroux semble avoir retrouvé un rythme plus tranquille. Pourtant, elle reste une rivière vivante.
Ses crues façonnent encore les berges et entretiennent des milieux naturels particuliers. Les prairies inondables jouent un rôle important pour la biodiversité et la vallée constitue un couloir pour de nombreuses espèces d’oiseaux. Saumon, lamproie et castor font également partie des espèces associées aux efforts de restauration écologique de la rivière. (Site de pêche saone et loire.fr)
La pêche rappelle également que l’Arroux est loin d’être un simple filet d’eau. Après Autun, elle gagne en largeur et reçoit de nombreux affluents. Plus au sud, son cours devient plus mouvementé et traverse des paysages de pâturages et de bois. La Fédération de pêche de Saône-et-Loire souligne notamment la présence de truites sauvages sur certains secteurs.
Pour découvrir l’Arroux, il faut donc prendre son temps. Suivre une petite route de vallée, traverser Étang-sur-Arroux, s’arrêter près d’un pont, observer les prairies, regarder les vieux arbres au bord de l’eau. Et pourquoi ne pas imaginer, derrière le paysage paisible, les bûcherons, les passeurs, les mariniers et les voyageurs qui ont autrefois vécu au rythme de la rivière ?
Une rivière qui relie les territoires
L’Arroux est finalement à l’image du Morvan : elle relie plus qu’elle ne sépare.
Elle unit les hauteurs morvandelles à la plaine, Autun à Étang-sur-Arroux, les villages aux anciennes terres industrielles de Gueugnon, puis rejoint la Loire à Digoin. Son parcours raconte plusieurs siècles d’histoire : les anciennes voies de passage, le commerce du bois, les gués et les passeurs, l’arrivée des ponts, le développement industriel et ferroviaire, puis le retour progressif de la nature.
C’est peut-être cela qui fait tout l’intérêt de l’Arroux. Elle n’est pas seulement une rivière à regarder. Elle est une rivière à lire.
Dans ses méandres, dans ses prairies et sous les vieux ponts, elle conserve la mémoire d’un Morvan laborieux, commerçant et rural. Une histoire discrète, presque silencieuse, qui continue de couler avec elle, jusqu’à la Loire.

