Les Petits Paris du Morvan : quand Paris envoyait ses enfants dans les campagnes morvandelles

Pendant plus d’un siècle, des milliers d’enfants nés à Paris ou dans sa région ont grandi dans les fermes et les villages du Morvan. Appelés les « Petits Paris », ces enfants de l’Assistance publique ont profondément marqué l’histoire sociale du territoire. Aujourd’hui, leurs histoires ressurgissent dans les musées, les villages et les chemins du Morvan.

Il suffit parfois d’un mot pour faire surgir tout un pan de l’histoire du Morvan : « Petits Paris ».

Pour le visiteur qui découvre aujourd’hui les paysages paisibles du massif, ses forêts, ses chemins creux et ses petits villages de granit, l’expression peut sembler surprenante. Pourtant, pendant près de deux siècles, elle a désigné des milliers d’enfants venus de la capitale et placés dans les familles morvandelles.

Le phénomène est intimement lié à une autre histoire, celle des nourrices morvandelles, ces femmes qui partaient à Paris pour allaiter les enfants des familles aisées ou qui accueillaient chez elles des nourrissons venus des villes. Une histoire à la fois économique, familiale, sociale et profondément humaine.

Aujourd’hui, elle constitue l’un des patrimoines les plus singuliers du Morvan.

Quand le Morvan devient une terre d’accueil

Au début du XIXe siècle, le Morvan est une région rurale pauvre. Les petites exploitations agricoles permettent difficilement aux familles de vivre de la seule terre. Les habitants complètent leurs revenus par de nombreuses activités : travail en forêt, flottage du bois, artisanat, travaux saisonniers ou migrations temporaires.

Dans ce contexte, l’accueil d’enfants devient progressivement une source de revenus complémentaire.

Dès le début du XIXe siècle, des enfants abandonnés ou orphelins sont placés dans des familles morvandelles. Mais à partir des années 1850, le phénomène change d’échelle : les départements de la Seine proposent des rémunérations aux familles susceptibles d’accueillir les enfants de l’Assistance publique. Le Morvan devient alors l’une des principales terres d’accueil françaises.

Les enfants viennent principalement de Paris et de sa région. C’est cette origine qui leur vaut leur surnom : les « Petits Paris ».

Dans certains villages, leur présence devient si importante qu’ils constituent une part considérable de la jeunesse. France Télévisions évoque ainsi des communes où ils pouvaient représenter jusqu’à la moitié des enfants. Dans certaines écoles, ils formaient même l’essentiel des élèves.

Le Morvan ne reçoit donc pas quelques enfants isolés : c’est un véritable mouvement de population qui se met en place.

Les nourrices, entre Paris et le Morvan

Pour comprendre cette histoire, il faut aussi parler des femmes.

Au XIXe siècle, les nourrices morvandelles jouissent d’une réputation qui dépasse largement les frontières de la région. Certaines partent travailler à Paris comme « nourrices sur lieu », c’est-à-dire qu’elles allaitent et prennent soin des enfants directement au domicile des familles qui les emploient.

D’autres deviennent « nourrices sur place » : elles restent dans leur village et accueillent chez elles des nourrissons ou des enfants confiés par leurs parents ou par l’Assistance publique.

Ces deux pratiques vont contribuer à créer un lien étonnamment fort entre le Morvan et la capitale.

Pour les familles morvandelles, l’argent versé pour accueillir un enfant représente une ressource précieuse. Pour l’Assistance publique, la campagne apparaît comme un espace où placer les enfants abandonnés ou orphelins.

Mais derrière cette organisation administrative et économique se trouvent des histoires individuelles. Certaines familles considèrent l’enfant accueilli comme un véritable membre de la maisonnée. D’autres placements sont beaucoup moins heureux. Les témoignages conservés montrent une réalité très contrastée, allant de l’affection à l’exploitation.

C’est ce qui rend cette histoire si particulière : il n’existe pas une seule histoire des Petits Paris, mais des milliers de destins différents.

Château-Chinon, une plaque tournante

Le développement de cette activité entraîne la création d’un véritable réseau de placement.

En 1876, l’agence de Château-Chinon est présentée comme la plus importante de France, avec environ 3 000 enfants placés chaque année. Au cours du XIXe siècle, le Morvan aurait accueilli environ 47 000 enfants de l’Assistance publique, selon les données rassemblées par Patrimoine du Morvan. D’autres sources avancent des chiffres plus élevés lorsqu’elles prennent en compte l’ensemble de la période allant jusqu’au XXe siècle.

Cette différence entre les chiffres n’est pas anodine : elle rappelle que le phénomène s’est déroulé sur une très longue période et que les sources ne comptabilisent pas toujours les mêmes populations ni les mêmes décennies.

Une chose, en revanche, ne fait guère de doute : l’ampleur du phénomène a été exceptionnelle.

Pendant des générations, les routes du Morvan voient ainsi arriver des enfants venus de la capitale. Certains sont nourrissons, d’autres sont déjà plus âgés. Ils arrivent avec peu de choses : parfois une tenue fournie par l’administration, quelques effets personnels et un numéro d’identification.

Ils quittent un univers urbain qu’ils ne connaissent parfois même pas pour découvrir les fermes, les prés, les forêts et les villages du Morvan.

Une histoire qui a aussi un visage douloureux

Aujourd’hui, il serait tentant de raconter cette histoire comme celle d’une rencontre heureuse entre les enfants de Paris et les familles morvandelles.

La réalité est beaucoup plus complexe.

Les premières décennies sont marquées par une mortalité infantile très élevée. En 1867, le docteur Auguste Monot, médecin et maire de Montsauche, publie notamment un travail consacré à l’industrie des nourrices et à la mortalité des jeunes enfants. Patrimoine du Morvan rapporte qu’il estimait alors qu’un tiers des Petits Paris mouraient dans les premières semaines ou les premiers mois suivant leur arrivée.

Pauvreté, conditions sanitaires, éloignement des soins, alimentation, sevrage et conditions de transport contribuent à expliquer cette situation. Des enquêtes et rapports vont progressivement conduire à une amélioration de la surveillance et des conditions de placement. Les taux de mortalité diminuent fortement au cours du XIXe siècle.

Mais les difficultés ne s’arrêtent pas à la santé.

Certains enfants sont aimés et intégrés à leur famille d’accueil. D’autres sont considérés avant tout comme une paire de bras supplémentaire pour les travaux agricoles. Les témoignages recueillis au fil des années racontent parfois des enfances heureuses, parfois des expériences douloureuses.

Cette diversité des parcours est essentielle pour comprendre le phénomène.

Des enfants qui deviennent Morvandiaux

Et puis il y a tous ceux qui restent.

Après l’école, les enfants apprennent un métier. Certains deviennent agriculteurs, artisans ou ouvriers. Certains se marient dans le Morvan et y fondent une famille. Au fil des générations, leur origine parisienne s’efface parfois complètement.

Ils deviennent des Morvandiaux.

C’est l’un des aspects les plus étonnants de cette histoire. Ces enfants venus d’ailleurs ont contribué à la démographie du massif et ont parfois laissé une descendance profondément enracinée dans les villages où ils avaient été accueillis.

Le phénomène a même contribué à freiner l’exode rural à une époque où de nombreuses régions françaises perdaient leurs habitants. Patrimoine du Morvan souligne ainsi que l’arrivée des enfants de l’Assistance publique participe à l’évolution démographique du territoire au XIXe siècle.

Les Petits Paris ne sont donc pas simplement une histoire « venue de Paris ».

Ils font désormais partie de l’histoire du Morvan.

Alligny-en-Morvan, un lieu pour comprendre cette mémoire

Pour découvrir cette histoire, impossible de ne pas faire étape à Alligny-en-Morvan.

Dans le village se trouve aujourd’hui le Musée des Nourrices et des Enfants de l’Assistance publique, consacré à cette histoire singulière. Le lieu est né d’un long travail mené par des habitants, des bénévoles, la communauté de communes et le Parc naturel régional du Morvan. L’association des Amis du musée, créée en 2007, poursuit notamment un travail de collecte, de recherche et de transmission.

Le musée permet de comprendre le système des nourrices, l’organisation des placements et surtout de découvrir les histoires personnelles qui se cachent derrière les statistiques.

C’est aussi un lieu où l’histoire du Morvan dialogue avec des questions beaucoup plus contemporaines : la famille, la filiation, l’accueil de l’enfant, la transmission et la construction de l’identité.

Le village d’Alligny conserve d’ailleurs une mémoire particulièrement forte de cette histoire. L’un de ses enfants les plus célèbres est Jean Genet, placé à l’âge de six mois dans une famille nourricière du village, où il passa une grande partie de son enfance.

Une histoire à découvrir en marchant

Le patrimoine des Petits Paris ne se découvre pas seulement derrière les vitrines d’un musée.

Le paysage lui-même raconte cette histoire.

Les chemins qui relient les villages, les anciennes fermes, les maisons rurales et les hameaux permettent d’imaginer le quotidien de ces familles qui accueillaient un, deux, parfois plusieurs enfants.

Bibracte propose notamment un parcours consacré aux Petits Paris autour de La Comelle, Poil et Millay, permettant de croiser lecture du paysage et histoire sociale.

C’est sans doute l’une des meilleures façons de comprendre cette histoire : marcher.

Car le Morvan des Petits Paris n’était pas un décor. C’était leur quotidien.

Une ferme, un chemin vers l’école, une fontaine, une église, un atelier, un champ ou une forêt pouvaient constituer tout l’univers d’un enfant arrivé de Paris.

Aujourd’hui, le promeneur traverse ces mêmes paysages. Il peut regarder autrement ces maisons dispersées dans les vallées, ces villages qui semblent parfois minuscules et ces chemins qui relient les hameaux.

Derrière un paysage tranquille se cachent parfois plusieurs générations d’histoires familiales.

Une mémoire qui revient au grand jour

Pendant longtemps, cette histoire est restée relativement discrète.

Elle était connue des habitants, présente dans les familles, mais rarement racontée au grand public. Depuis quelques années, elle fait l’objet d’un important travail de mémoire.

Le documentaire Le Morvan des « Petits Paris », réalisé par Frédérique Lantieri, a contribué à faire connaître cette histoire au-delà du territoire. Diffusé sur France 3, il donne notamment la parole à d’anciens enfants de l’Assistance publique et montre la diversité de leurs parcours.

La littérature s’en empare également. En 2025, la romancière Sophie de Baere publie Le Secret des mères, un roman inspiré de cette histoire après avoir découvert l’existence des Petits Paris.

Le sujet continue donc de vivre, preuve qu’il ne s’agit pas seulement d’une page ancienne de l’histoire locale.

Le Morvan, une terre de rencontres

L’histoire des Petits Paris raconte finalement quelque chose de très profond sur le Morvan.

Elle montre un territoire rural qui, loin d’être isolé, entretenait des relations étroites avec Paris. Les nourrices voyageaient, les enfants arrivaient, l’argent circulait, les habitudes évoluaient et les familles se transformaient.

Elle raconte aussi comment un territoire peut être façonné par des personnes venues d’ailleurs.

Aujourd’hui, lorsque l’on parcourt les routes du Morvan, on rencontre des familles dont les racines plongent dans ces histoires de placement. Un nom de famille, une photographie ancienne, un souvenir transmis par un grand-parent peuvent parfois suffire à réveiller la mémoire d’un « Petit Paris ».

Et c’est peut-être là que réside toute la richesse de ce patrimoine.

Les Petits Paris ne sont pas seulement les enfants que Paris envoyait autrefois dans le Morvan. Ils sont devenus une part de l’histoire intime du territoire.

Pour les visiteurs, partir sur leurs traces, c’est donc découvrir un autre Morvan : un Morvan fait de chemins et de forêts, bien sûr, mais aussi de destins humains, de familles, de migrations et de rencontres.

Un Morvan où l’histoire ne se trouve pas uniquement dans les châteaux, les églises ou les vestiges gaulois.

Elle est aussi dans les maisons.

Dans les villages.

Dans les familles.

Et parfois, au détour d’un chemin, dans le souvenir d’un enfant venu de Paris qui, un jour, a trouvé ici sa terre d’adoption.

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