Au détour d’un chemin, derrière une haie, au fond d’une vallée ou près d’un ancien étang, il arrive que l’on découvre un bâtiment qui semble dormir depuis longtemps. Un moulin. Dans le Morvan, ils furent pourtant des centaines à travailler au rythme de l’eau. Ils écrasaient le grain, pressaient les graines, battaient les écorces, foulaient les étoffes, sciaient le bois… La Route des moulins du Morvan nous invite à retrouver cette histoire discrète, inscrite dans les vallées et les rivières.
Le Morvan, pays d’eau… et de moulins
Il faut imaginer le Morvan d’autrefois.
Un pays de collines, de vallées encaissées, de ruisseaux et de petites rivières. Un pays où les déplacements sont difficiles, où chaque village vit largement de ses ressources et où l’énergie n’arrive pas encore par un simple bouton ou une prise électrique.
Ici, l’eau coule partout.
Pourquoi aller chercher plus loin la force nécessaire pour travailler ?
Les hommes vont donc installer leurs moulins au bord des cours d’eau, parfois dans des endroits aujourd’hui presque oubliés. Le Parc naturel régional du Morvan rappelle l’importance de ce patrimoine : son inventaire évoque environ 600 moulins dans le massif, sans même que tous aient fait l’objet d’une étude approfondie. À côté des moulins à farine existaient également des moulins à huile, à tan, des foulons, des battoirs et des scieries hydrauliques.
La Route des moulins du Morvan, déjà présentée dans le premier numéro de Vents du Morvan, permettait ainsi de partir à la rencontre de cette histoire industrielle et rurale.
Chaque moulin avait son métier
Dans l’imaginaire collectif, un moulin sert à faire de la farine.
C’est vrai… mais seulement en partie.
Le moulin à céréales est évidemment le plus connu. Le grain apporté par les cultivateurs y était transformé en farine, indispensable à l’alimentation quotidienne.
Mais la force de l’eau pouvait faire beaucoup plus.
Certains moulins étaient équipés pour produire de l’huile à partir de graines, notamment de navette. D’autres travaillaient les écorces destinées aux tanneries. Les foulons servaient à traiter les tissus. Les battoirs étaient utilisés pour différentes opérations agricoles ou artisanales. Quant aux scieries hydrauliques, elles permettaient de transformer les troncs d’arbres en planches.
Un même site pouvait d’ailleurs cumuler plusieurs activités.
À Lucenay-l’Évêque, le Moulin banal des Évêques, dont l’origine remonte au XIIIe siècle, fut ainsi moulin à céréales avant d’accueillir un battoir et une huilerie. Dans les années 1850, il fut transformé en scierie hydraulique. Aujourd’hui encore, le bief, la pelle, une roue à aubes en bois et une partie du mécanisme témoignent de cette histoire.
Le moulin n’était donc pas seulement un bâtiment posé au bord de l’eau. C’était une véritable petite unité de production.
La force tranquille du bief
Pour comprendre un moulin, il faut regarder l’eau.
Et notamment le bief, ce canal aménagé pour conduire l’eau jusqu’à la roue.
L’eau est retenue, guidée, puis libérée avec suffisamment de force pour mettre en mouvement la roue hydraulique. Celle-ci entraîne ensuite tout un ensemble d’engrenages et d’arbres de transmission.
À l’intérieur du bâtiment, l’énergie se transforme alors en mouvement.
La roue tourne.
Les engrenages s’animent.
Les meules écrasent le grain.
Et pendant des générations, cette mécanique simple mais ingénieuse permet aux hommes de transformer la puissance naturelle d’un ruisseau en travail.
Aujourd’hui, le visiteur ne voit parfois plus qu’un bief envahi par les herbes, une retenue d’eau, quelques pierres ou une ancienne roue.
Mais ces traces suffisent à raconter une histoire.
Au moulin des Gouttes, à Onlay, le tracé du bief est encore particulièrement visible, avec même un petit ponceau à voûte très basse sur le chemin d’accès. Le moulin, construit au XIXe siècle, fonctionna grâce à l’eau jusqu’en 1939.
Des moulins au cœur des villages
Les moulins n’étaient pas isolés du reste de la société.
Ils étaient au contraire étroitement liés à la vie des villages.
Le meunier occupait une place particulière dans la communauté. Il connaissait les familles, leurs récoltes et leurs habitudes. Autour du moulin pouvaient également vivre plusieurs travailleurs.
Le site des Moulins du Morvan conserve par exemple la mémoire du moulin de Jonchery, à Diancey, et de plusieurs générations de meuniers qui s’y sont succédé au XVIIIe siècle.
Ailleurs, l’activité pouvait prendre des proportions importantes.
Au moulin de la Ruchette, à Villapourçon, les archives et la mémoire locale évoquent au XIXe siècle un ensemble où travaillaient et vivaient plus d’une vingtaine de personnes. En 1864, le meunier Martin disposait de deux roues à seaux et travaillait notamment le blé, l’huile et l’écorce. Le site semble avoir cessé son activité vers 1900.
Il suffit de quelques chiffres pour comprendre que le moulin pouvait être un véritable petit monde.
Le moulin et la forêt
Dans le Morvan, l’histoire des moulins ne peut pas être séparée de celle de la forêt.
Le bois constituait une ressource essentielle du territoire. Il servait au chauffage, à la construction et à de nombreuses activités artisanales. Les scieries hydrauliques permettaient de transformer directement les arbres en planches.
Mais le moulin pouvait également utiliser d’autres produits de la forêt.
Le moulin de Matrot, à La Roche-en-Brenil, produisait ainsi de la poudre d’écorce destinée aux tanneries d’Autun, Saulieu ou Avallon. Cette activité complémentaire, importante pour les revenus locaux, s’est poursuivie jusqu’aux années 1950 selon les sources du patrimoine du Morvan.
On comprend alors que le réseau des moulins constituait une véritable toile économique.
L’eau fournissait l’énergie.
La forêt fournissait la matière.
Les agriculteurs apportaient le grain.
Les artisans transformaient les productions.
Et les villages vivaient de cet ensemble.
Quand les roues se sont arrêtées
Puis le monde a changé, l’électricité s’est généralisée. Les grandes minoteries ont remplacé progressivement les petites installations locales. Les moyens de transport se sont améliorés. Les machines sont devenues plus puissantes et les activités artisanales se sont concentrées.
Peu à peu, les roues se sont arrêtées. Certains moulins ont été abandonnés. D’autres ont été transformés en habitations. Certains ont disparu, laissant seulement un nom de lieu, un bief ou quelques pierres. D’autres ont eu la chance d’être conservés.
Le patrimoine du Morvan permet aujourd’hui de retrouver cette diversité. À Chassy, sur la commune de Mhère, un moulin datant des XVIIe ou XVIIIe siècles a fonctionné jusqu’aux années 1960-1970. À Mâchefer, à Villapourçon, les vestiges d’un ancien moulin témoignent d’une activité ancienne liée à l’eau. À Saint-Hilaire-en-Morvan, un ancien foulon et une fabrique du XVIIIe siècle rappellent que les moulins ne travaillaient pas seulement le grain.
Une route pour regarder autrement le paysage
C’est toute la richesse d’une Route des moulins.
Elle ne se résume pas à une succession de bâtiments à photographier.
Elle permet surtout de regarder autrement le paysage.
Une vallée devient l’emplacement possible d’un ancien moulin. Un étang prend un autre sens. Un ruisseau n’est plus seulement un cours d’eau : il devient une ancienne source d’énergie.
Et lorsque l’on aperçoit un chemin qui descend vers une rivière, une vieille maison entourée de dépendances ou un petit canal parallèle au cours d’eau, on peut commencer à imaginer l’activité qui régnait autrefois ici.
Le Parc du Morvan rappelle d’ailleurs que les moulins sont souvent installés à l’écart et appartiennent aujourd’hui à des propriétaires privés. Leur silence actuel ne doit pas faire oublier leur importance dans l’histoire et les paysages du massif.
Des histoires à retrouver
La grande force de ce patrimoine est peut-être justement son caractère discret.
Un château attire immédiatement le regard. Une église se repère au clocher. Un moulin, lui, peut presque disparaître dans son environnement.
Il faut parfois savoir où chercher.
Et surtout accepter de prendre son temps.
C’est là que les travaux de l’association Moulins du Morvan prennent toute leur importance. L’association a publié en 1995 Les Moulins racontent le Morvan, ouvrage de Philippe Landry consacré à l’histoire de ces installations et à leurs multiples activités. Le livre compte près de deux cents pages et constitue encore aujourd’hui une référence bibliographique sur le sujet.
Le patrimoine des moulins est ainsi devenu un formidable terrain de recherche pour comprendre le Morvan d’autrefois.
À la découverte du Morvan au fil de l’eau
Partir sur les traces des moulins, c’est finalement découvrir un autre Morvan.
Un Morvan moins spectaculaire peut-être, mais profondément humain.
Celui des meuniers, des agriculteurs, des artisans, des scieurs et des habitants qui venaient faire moudre leur grain. Celui des petites vallées où l’on entendait autrefois le bruit régulier d’une roue hydraulique. Celui des étangs, des biefs et des chemins qui reliaient les hameaux.
Aujourd’hui, le silence a remplacé le bruit des machines.
Mais il suffit parfois de s’arrêter au bord d’un ruisseau pour imaginer la roue qui tournait autrefois.
La Route des moulins du Morvan est une invitation à cette promenade dans le temps : une façon de découvrir que derrière l’eau qui coule tranquillement au fond d’une vallée se cachait autrefois toute une économie, tout un savoir-faire et une partie essentielle de la vie morvandelle.
À voir en chemin
Le Moulin banal des Évêques – Lucenay-l’Évêque
Un site remarquable par la diversité de ses activités anciennes : moulin à céréales, battoir, huilerie puis scierie hydraulique. Le bief, la pelle, la roue et certains éléments mécaniques sont encore visibles.
Le Moulin des Gouttes – Onlay
Un ancien moulin à grains du XIXe siècle dont le tracé du bief est encore bien lisible dans le paysage.
Le Moulin de la Ruchette – Villapourçon
Un ancien ensemble industriel où l’on travaillait notamment le blé, l’huile et l’écorce. Le site conserve aujourd’hui des vestiges et une forte mémoire locale.
Le Moulin de Matrot – La Roche-en-Brenil
Un ancien moulin associé notamment à la production de poudre d’écorce destinée aux tanneries de la région.
Pour aller plus loin
L’association Moulins du Morvan et l’ouvrage de Philippe Landry, Les Moulins racontent le Morvan, constituent une excellente porte d’entrée pour poursuivre cette découverte. L’inventaire du Patrimoine du Morvan permet également de retrouver de nombreux moulins et leurs histoires, parfois très précises, commune par commune.


