À 855 mètres d’altitude, le mont Préneley est l’un des trois grands sommets du Morvan des Sommets. Mais ici, pas question de rechercher un sommet spectaculaire ou un panorama à perte de vue. Le Préneley se découvre autrement : en marchant dans une hêtraie profonde, en traversant une tourbière, en suivant l’eau jusqu’à la naissance de l’Yonne et en déchiffrant les traces laissées par ceux qui ont fréquenté et exploité cette montagne depuis plus de deux mille ans.
Il existe dans le Morvan des endroits où l’on a véritablement l’impression de remonter le temps. Le mont Préneley est de ceux-là.
À quelques kilomètres seulement de Bibracte et du mont Beuvray, le Préneley domine le Haut-Morvan du haut de ses 855 mètres. Il est le deuxième des trois sommets emblématiques du territoire de Bibracte – Morvan des Sommets, derrière le Haut-Folin et devant le mont Beuvray. Ce territoire de 42 000 hectares rassemble douze communes autour de ces trois montagnes qui racontent, chacune à leur manière, une histoire particulière du Morvan.
Mais le Préneley possède une particularité qui lui donne une dimension presque symbolique : c’est ici que l’eau commence son long voyage vers l’Yonne.
Une montagne où naît une rivière
Au pied du mont Préneley, dans les zones humides du Port des Lamberts, l’eau apparaît peu à peu dans la tourbière avant de former les premiers filets de la rivière. Nous sommes à proximité de la ligne de partage des eaux entre les bassins de la Loire et de la Seine.
Le paysage donne ainsi une étonnante leçon de géographie. Une goutte tombée d’un côté de la montagne rejoindra la Loire ; de l’autre, elle participera au cours de l’Yonne, puis de la Seine.
La naissance de la rivière n’a pourtant rien d’un jaillissement spectaculaire. Ici, pas de grande cascade ni de source bouillonnante. L’eau se révèle progressivement, presque discrètement, au milieu d’un paysage de tourbière. C’est justement ce caractère fragile et diffus qui fait tout l’intérêt du lieu.
Le sentier d’interprétation permet de traverser cette zone humide sur un ponton de bois avant de pénétrer dans la forêt. La promenade devient alors une véritable lecture du paysage : l’eau, la tourbe, les arbres et les traces laissées par les hommes racontent ensemble l’histoire du Préneley.
Une hêtraie montagnarde remarquable
Le mont Préneley est recouvert par l’une des dernières grandes hêtraies montagnardes du Morvan. Ces arbres donnent au sommet une atmosphère particulière : lorsque l’on quitte les espaces ouverts des alentours, le chemin s’enfonce dans une forêt où la lumière filtre entre les troncs.
Le hêtre est ici bien davantage qu’un simple arbre du paysage. Il est l’une des signatures du Haut-Morvan.
La forêt du Préneley abrite une importante diversité biologique. Le secteur comprend notamment des habitats forestiers montagnards, des zones humides, des prairies tourbeuses et des tourbières. Plusieurs espèces végétales rares y trouvent des conditions favorables, notamment le rossolis à feuilles rondes, petite plante carnivore étonnante, et la linaigrette vaginée. On y rencontre également des landes humides et des plantes caractéristiques des prairies montagnardes comme l’arnica.
Cette diversité explique les nombreux dispositifs de protection qui concernent le secteur. Le site est notamment intégré au réseau Natura 2000 et comprend des espaces protégés au titre de la biodiversité. Les tourbières du Port des Lamberts et des sources de l’Yonne sont également intégrées à la Réserve naturelle régionale des tourbières du Morvan.
La tourbière, une mémoire végétale
La tourbière est probablement l’un des paysages les plus surprenants du Préneley.
À première vue, elle ressemble à une prairie humide. Pourtant, sous les mousses et les herbes se cache un véritable livre d’histoire naturelle. Dans ce milieu gorgé d’eau et pauvre en oxygène, les végétaux se décomposent très lentement. Au fil des siècles, cette matière organique s’accumule et forme la tourbe.
Ces milieux jouent aujourd’hui un rôle écologique majeur. Ils constituent notamment des réservoirs de biodiversité et participent au stockage du carbone.
Au Préneley, les tourbières abritent des espèces particulièrement adaptées à ces conditions difficiles. Les sphaignes, le rossolis ou encore la linaigrette témoignent de cette flore spécialisée. Certaines espèces atlantiques atteignent également ici une limite orientale de leur répartition.
Le paysage que découvre aujourd’hui le promeneur est donc beaucoup plus ancien qu’il n’y paraît. Sous ses pieds se trouve une matière végétale accumulée lentement, saison après saison, génération après génération.
Il y a plus de 2 000 ans, les hommes étaient déjà là
Le Préneley n’est pas seulement une histoire de forêt et de tourbière.
Le site conserve également les traces d’une présence humaine ancienne, contemporaine de la grande cité gauloise de Bibracte, située quelques kilomètres plus au sud.
Des recherches archéologiques ont notamment permis de mettre au jour, près des sources de l’Yonne, les vestiges d’un sanctuaire antique. Le site comprenait plusieurs petits temples ruraux et a livré des monnaies éduennes antérieures à la conquête romaine. Ces découvertes montrent que la source et son environnement possédaient déjà une importance particulière pour les populations qui fréquentaient cette montagne.
Le rapport entre l’eau et les croyances anciennes est particulièrement intéressant. La rivière Yonne porte d’ailleurs un nom très ancien, associé à une divinité des eaux.
Ainsi, tandis qu’à quelques kilomètres les Éduens avaient installé leur capitale sur le mont Beuvray, le Préneley constituait un autre lieu important du même paysage. Bibracte était une ville ; le Préneley était un lieu où l’on venait à la rencontre de l’eau et du monde naturel.
Le contraste est passionnant : d’un côté, une capitale politique, artisanale et commerciale ; de l’autre, une montagne forestière, des sources et un sanctuaire.
Quand la forêt descendait vers Paris
L’histoire du Préneley ne s’arrête évidemment pas à l’Antiquité.
Pendant plusieurs siècles, les forêts du Haut-Morvan ont été exploitées pour alimenter Paris en bois de chauffage. Le Morvan possédait une ressource abondante, mais il fallait trouver un moyen de transporter ce bois depuis ces montagnes jusqu’à la capitale.
C’est ainsi que s’est développé le flottage du bois.
Les arbres étaient abattus dans les forêts morvandelles, transformés en bûches puis acheminés par les cours d’eau. De nombreuses retenues furent aménagées afin de disposer de réserves d’eau capables de provoquer les « flots » nécessaires au transport du bois.
Le paysage du Préneley conserve encore des traces de cette activité. Des digues et des retenues témoignent de cette époque où la forêt était intimement liée à l’approvisionnement énergétique de Paris.
Le système de flottage a profondément transformé les forêts du Haut-Morvan. Pendant plusieurs siècles, la pression exercée sur les hêtraies fut considérable. Les documents de gestion du site rappellent qu’au début du XXe siècle, plusieurs siècles d’exploitation avaient profondément modifié les peuplements forestiers.
Aujourd’hui, lorsqu’un promeneur traverse tranquillement la hêtraie, il marche donc dans un paysage qui est aussi le résultat d’une longue histoire économique.
Des arbres qui racontent encore les pratiques anciennes
Le regard attentif peut même découvrir des traces plus discrètes.
Dans la forêt du Préneley subsistent notamment de vieux hêtres associés aux anciennes pratiques bocagères, avec des arbres marqués par les techniques de plessage. Ces formes végétales témoignent d’une époque où les habitants façonnaient les arbres pour constituer des clôtures vivantes.
Le paysage n’est donc jamais totalement « naturel ». Il est le résultat d’un dialogue permanent entre la nature et les sociétés humaines.
C’est sans doute l’une des grandes leçons du Préneley : la nature que nous admirons aujourd’hui est aussi une mémoire.
Un paysage protégé pour ce qu’il raconte
Cette richesse naturelle et historique explique la reconnaissance dont bénéficie le site.
Le Mont Préneley et les sources de l’Yonne ont été classés au titre des sites en 2000, sur un ensemble de près de 900 hectares répartis entre Glux-en-Glenne, Villapourçon et Saint-Prix. Le classement protège un paysage où se mêlent forêts, zones humides, tourbières et traces de l’activité humaine.
Le Département de la Nièvre a par ailleurs acquis une partie importante du massif en 1999 au titre de sa politique des Espaces naturels sensibles. La forêt départementale du Mont Préneley représente aujourd’hui un peu plus de 105 hectares.
Cette protection n’a rien d’anecdotique. À la fin du XXe siècle, le site avait notamment été menacé par des projets de transformation de la hêtraie en sylviculture plus intensive. La mobilisation des associations de protection de l’environnement a contribué à la préservation du secteur.
Une randonnée comme une machine à remonter le temps
Pour découvrir le Préneley, le plus simple est de partir du Port des Lamberts, sur la commune de Glux-en-Glenne.
Le circuit d’interprétation consacré aux sources de l’Yonne propose une première boucle d’environ 3 kilomètres, accessible en environ 1 h 30. Un circuit plus complet autour du mont Préneley atteint environ 4,5 kilomètres, pour environ deux heures de marche.
Mais il serait dommage de parcourir ce chemin uniquement comme une randonnée.
Il faut prendre le temps de regarder.
Regarder les sphaignes dans la tourbière. Écouter l’eau. Observer les vieux hêtres. Chercher les traces des anciennes digues. Imaginer les bûcherons et les flotteurs qui ont autrefois travaillé dans ces forêts. Et penser aux populations qui, il y a plus de deux mille ans, fréquentaient déjà ces lieux et leurs sources.
Le sentier a justement été conçu comme une promenade dans le temps. Des éléments de signalétique évoquent successivement la tourbière, les sources, le flottage du bois et la forêt.
Le Préneley, une autre manière de découvrir le Morvan
À l’heure où l’on recherche parfois les paysages les plus spectaculaires, le mont Préneley rappelle que le patrimoine naturel peut aussi se découvrir dans le silence, la lenteur et l’attention.
Il n’y a pas ici de grand monument dressé au sommet de la montagne. Pas de panorama construit pour impressionner le visiteur. Le patrimoine est partout autour de soi : dans une source presque invisible, dans une tourbière, dans un vieux hêtre, dans une digue oubliée ou dans les traces enfouies d’un sanctuaire antique.
C’est peut-être précisément ce qui rend le lieu attachant.
Le mont Préneley est une montagne où l’on ne vient pas seulement pour atteindre 855 mètres. On vient y chercher la naissance d’une rivière, écouter une forêt, comprendre une tourbière et retrouver les traces de ceux qui, bien avant nous, avaient déjà compris la valeur particulière de cette montagne.
À quelques kilomètres de Bibracte, le Préneley constitue ainsi un autre chapitre de l’histoire du Haut-Morvan. Une histoire où la nature et les hommes ne sont jamais vraiment séparés.
Et lorsque l’on quitte le ponton des sources pour reprendre le chemin du Port des Lamberts, il suffit parfois de regarder une dernière fois l’eau qui s’écoule entre les herbes pour se souvenir d’une chose toute simple : les grandes rivières commencent parfois par presque rien.
Informations pratiques
Départ : Port des Lamberts, 58370 Glux-en-Glenne
Petit circuit : environ 3 km – 1 h 30 – facile
Circuit complet autour du Préneley : environ 4,5 km – environ 2 h – difficulté moyenne
À prévoir : chaussures de marche et vêtements adaptés à une météo souvent humide.
Le site est fragile : rester sur les cheminements aménagés permet de préserver la tourbière et les espèces qui y vivent.
Le mont Préneley appartient au territoire du Grand Site de France Bibracte – Morvan des Sommets, qui rassemble autour du Haut-Folin, du Préneley et du mont Beuvray un vaste ensemble paysager et patrimonial du Sud-Morvan