L’étonnant voyage des bois par les rivières
Aujourd’hui, il suffit de se promener autour d’un étang, de suivre un petit ruisseau sous les arbres ou de longer la Cure pour apprécier la beauté paisible des paysages du Morvan. Difficile d’imaginer que ces mêmes eaux furent autrefois parcourues par des milliers de bûches, lancées dans les courants pour rejoindre Paris.
Pendant près de quatre siècles, le Morvan a en effet participé au chauffage de la capitale. De ses forêts partait un véritable « or vert », transporté par les ruisseaux, la Cure et l’Yonne, puis par la Seine jusqu’aux quais de Paris. Une activité qui a profondément marqué les paysages et bouleversé la vie des habitants.
Le flottage du bois raconte ainsi une autre histoire du Morvan : celle d’un territoire rural qui avait appris à travailler avec l’eau, la forêt et le relief pour faire parvenir sa production jusqu’à une capitale située à plus de 200 kilomètres
Quand Paris regarde vers le Morvan
Au XVIe siècle, Paris connaît une forte croissance démographique. Les forêts proches de la capitale ne suffisent plus à fournir le bois nécessaire au chauffage des maisons, aux boulangeries, aux artisans et aux différents métiers qui dépendent du feu.
Le regard se tourne alors vers le Morvan, massif forestier situé en amont du bassin de l’Yonne.
À partir du milieu du XVIe siècle, une véritable organisation se met progressivement en place. Le bois coupé dans les forêts morvandelles va être transporté non pas par la route, mais par l’eau. Une solution particulièrement ingénieuse à une époque où déplacer de lourdes charges sur de longues distances terrestres était lent, difficile et coûteux.
Le Morvan possède justement un formidable réseau de petits cours d’eau. L’Yonne et la Cure, ainsi que leurs nombreux affluents, deviennent les grandes routes naturelles du bois.
Le flottage à « bûches perdues » est né.
Dans la forêt, le travail commence bien avant la rivière
Avant de voir les bûches partir au fil de l’eau, il faut d’abord les produire. Dans les forêts, les paysans-bûcherons pratiquent notamment le furetage, une méthode consistant à sélectionner les arbres à couper plutôt qu’à abattre systématiquement toute une parcelle.
Les arbres sont ensuite débités en morceaux relativement courts, les fameuses « moulées », d’environ 1,14 mètre de longueur. Chaque bûche doit pouvoir être facilement transportée et flotter dans les petits cours d’eau. Le bois est ensuite empilé avant d’entreprendre son voyage.
Mais la forêt ne suffit pas à elle seule à faire vivre cette industrie. Il faut transporter les bûches jusqu’aux ruisseaux. Là intervient la traditionnelle charrette morvandelle, tirée par des animaux et adaptée aux chemins difficiles du massif.
Les hommes travaillent dans les bois, sur les chemins, autour des ports et le long des rivières. Et cette activité concerne une grande partie de la population.
Les sources du patrimoine morvandiau rappellent que le flottage mobilisait des hommes, mais aussi des femmes, des enfants et des personnes âgées. Pendant plusieurs mois de l’année, cette activité complétait les revenus agricoles. Bûcheronnage, charroi, empilage, mise à l’eau, tri, surveillance des cours d’eau : chacun pouvait avoir un rôle à jouer.
Le flottage était donc bien davantage qu’un moyen de transport. Il était devenu une véritable économie rurale.
Des bûches reconnaissables entre toutes
Arrivées au bord des ruisseaux et des étangs, les bûches sont regroupées sur les « ports de flottage ».
Ces ports ne ressemblent pas forcément aux grands ports que l’on imagine aujourd’hui. Il peut simplement s’agir d’un espace aménagé au bord de l’eau, où le bois est empilé avant son départ. Chaque propriétaire marque ses bûches avec son propre signe. Une croix, une cognée, un cadenas ou une autre marque permettent ensuite de les reconnaître lorsqu’elles sont mélangées aux milliers d’autres morceaux de bois.
Un geste simple, mais indispensable. Car une fois dans l’eau, les bûches ne voyagent plus seules.
Elles se mélangent, se dispersent, se regroupent au gré des courants. À Clamecy ou plus en aval, il faudra les sortir de l’eau, les trier et les identifier.
Le grand secret du flottage : l’eau des étangs
Le Morvan possède une particularité qui va permettre à cette activité de prendre une ampleur exceptionnelle : ses nombreux étangs. Certains sont anciens, d’autres ont été aménagés ou développés pour répondre notamment aux besoins du flottage.
Le principe est aussi simple qu’impressionnant. Les bûches sont jetées dans les ruisseaux, mais le débit naturel ne suffit pas toujours à les entraîner. Il faut donc provoquer artificiellement une montée des eaux.
Les étangs jouent alors le rôle de gigantesques réservoirs. Au moment prévu, leurs vannes sont ouvertes. L’eau se déverse dans les cours d’eau et provoque une véritable chasse. Les ruisseaux grossissent, le courant devient plus puissant et les bûches sont emportées.
Puis, plus loin, un autre lâcher d’eau peut prendre le relais. Le Morvan devient ainsi une sorte de réseau hydraulique destiné à faire descendre le bois vers l’Yonne.
Le paysage actuel garde encore les traces de cette histoire. Le Parc du Morvan rappelle que de nombreux étangs ont été aménagés pour servir de réserves d’eau et que leurs digues constituent encore aujourd’hui des témoins visibles de cette époque.
Lorsque nous admirons aujourd’hui les étangs du Morvan, certains d’entre eux nous parlent donc aussi du travail des hommes qui, autrefois, ont appris à maîtriser l’eau pour transporter le bois.
Les « poules d’eau », gardiennes du flot
Mais lancer des milliers de bûches dans une rivière ne signifie pas que l’on peut ensuite les abandonner au courant. Il faut surveiller le flot. Des hommes appelés les « poules d’eau » suivent les bûches et interviennent lorsque celles-ci s’accumulent, se bloquent ou risquent de provoquer des embâcles.
Armés de leurs longs crocs de flottage, ils doivent guider le bois, dégager les passages et éviter que le flot ne s’arrête.
Le métier est dangereux. Il faut travailler dans une eau froide et rapide, sur des berges parfois escarpées, au milieu d’un véritable chaos de bois.
La réussite du voyage dépend donc autant de la puissance de l’eau que de l’expérience de ces hommes.
Le flottage est une affaire de savoir-faire.
Une route de l’eau jusqu’à Paris
Les petites rivières du Morvan conduisent progressivement les bûches vers les deux grands axes que sont la Cure et l’Yonne. Sur la haute Yonne, le bois rejoint notamment Clamecy.
La ville devient alors l’un des grands centres du flottage français. À cet endroit, les bûches sont récupérées, triées selon les marques des propriétaires puis regroupées. Elles peuvent ensuite être assemblées en immenses radeaux appelés « trains de bois ».
Certains atteignent environ 70 mètres de longueur pour quatre mètres de largeur.
Imaginez la scène : un immense assemblage de bois quittant Clamecy, descendant l’Yonne, puis rejoignant la Seine avant de poursuivre sa route vers Paris.
En 1804, plus de 3 500 trains de bois arrivèrent ainsi dans la capitale depuis Clamecy et ses environs.
À Paris, le bois est finalement vendu et utilisé comme combustible.
Le voyage commencé dans les forêts humides du Morvan se termine donc dans les cheminées de la capitale.
Derrière les bûches, des gens
Il serait pourtant dommage de raconter cette histoire uniquement comme une prouesse technique.
Car derrière chaque bûche se trouve un homme qui l’a coupée, une famille qui en dépend, un chemin qu’il a fallu entretenir, un animal qui l’a transportée, un ruisseau qu’il a fallu dégager.
Le flottage a profondément transformé la société morvandelle. Avant son développement, la forêt constituait principalement une ressource locale. Elle fournissait du bois de chauffage, des matériaux de construction, des clôtures, des outils ou encore des sabots.
Avec l’essor du flottage, une partie de cette ressource quitte désormais le territoire. Les paysans deviennent aussi ouvriers forestiers. Ils trouvent dans le bois un complément de revenus devenu parfois indispensable à leur survie.
Les chemins doivent être entretenus. Les ponts, les digues et les berges sont aménagés. Les ruisseaux sont surveillés. Les étangs sont entretenus. Le Morvan tout entier se met progressivement au rythme du bois.
Une forêt transformée par l’économie du bois
Cette histoire est aussi celle d’une relation particulière entre l’homme et la forêt.
Le développement du flottage entraîne une exploitation beaucoup plus importante des ressources forestières. Les besoins de Paris sont considérables. À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, le flottage atteint son apogée.
Le Morvan est alors devenu un immense territoire producteur de bois de chauffage.
Cette exploitation transforme progressivement les paysages forestiers. Les pratiques sylvicoles évoluent et les forêts ne sont plus seulement perçues comme une réserve destinée aux besoins des habitants : elles deviennent également une ressource économique tournée vers un marché extérieur.
C’est un paradoxe intéressant à raconter aujourd’hui.
Le Morvan que nous associons spontanément aux forêts, aux ruisseaux et aux étangs est aussi, en partie, un paysage façonné par des siècles de travail humain.
Quand le bois laisse place au charbon
À partir du XIXe siècle, le système commence à décliner. Le charbon prend progressivement une place croissante dans l’approvisionnement énergétique. Le développement des transports et la transformation des réseaux de communication modifient également les équilibres économiques.
Le flottage ne disparaît cependant pas immédiatement. Dans certaines vallées, il se poursuit encore pendant plusieurs décennies.
Le dernier grand flot sur la Cure est généralement situé en 1923. Une page de l’histoire du Morvan se tourne alors définitivement. À Clamecy, la mémoire des flotteurs reste encore très présente. La ville conserve notamment le souvenir de cette activité qui avait fait sa fortune et son identité pendant plusieurs siècles.
Des paysages qui racontent encore cette histoire
Et pourtant, le flottage n’a pas complètement disparu. Il suffit de regarder autour de soi.
Un étang perdu dans les bois, une vieille digue, un chemin qui descend vers une rivière, un pont ancien, un petit vallon humide… peuvent être les derniers témoins silencieux de cette grande aventure.
Au détour d’une randonnée autour du lac des Settons, de Pannecière ou dans les vallées de la Cure et de l’Yonne, il est possible de regarder autrement ces paysages.
L’eau n’est plus seulement un élément naturel.
Elle fut une route.
L’étang n’était pas seulement un joli miroir au milieu des arbres.
Il pouvait être un réservoir.
Le chemin forestier n’était pas seulement un sentier.
Il était parfois le passage emprunté par les charrettes chargées de bois.
Et la forêt n’était pas seulement un espace sauvage.
Elle était le lieu de travail de milliers de Morvandiaux.
De l’industrie à la biodiversité
Il y a enfin quelque chose de particulièrement intéressant dans cette histoire : les anciens paysages du flottage sont aujourd’hui devenus des espaces précieux pour la biodiversité.
Les étangs autrefois utilisés pour provoquer les lâchers d’eau ont trouvé de nouvelles fonctions. Certains sont aujourd’hui des refuges pour les amphibiens, les poissons, les insectes, les oiseaux et les mammifères.
L’Étang Taureau, par exemple, a autrefois été aménagé pour la pisciculture et le flottage. Aujourd’hui, il est géré à des fins écologiques et accueille une importante diversité d’espèces.
Le paysage a changé de vocation. Hier, l’eau servait à faire partir le bois.
Aujourd’hui, elle permet à la vie de s’installer.
C’est peut-être l’une des plus belles manières de regarder l’histoire du Morvan : non pas comme un décor figé, mais comme un territoire en perpétuelle transformation, où les usages humains ont laissé des traces que la nature s’est progressivement appropriées.
Marcher dans les pas des flotteurs
Il faut parfois peu de choses pour faire revivre cette histoire.
Une promenade au bord de la Cure.
Une halte au Saut de Gouloux.
Une randonnée près d’un ancien port de flottage.
Une balade autour d’un étang.
Ou simplement quelques minutes devant une vieille digue cachée dans les bois.
Alors, derrière le silence de la forêt, on peut imaginer le bruit des charrettes, les appels des hommes, le choc des bûches que l’on empile, puis le grondement soudain de l’eau lorsque les vannes s’ouvrent.
Et soudain, le Morvan n’est plus tout à fait silencieux.
On entend Paris au loin.
Car pendant près de quatre siècles, une partie des forêts morvandelles a pris le chemin de l’eau pour aller chauffer la capitale.
Une histoire d’hommes, de forêts et de rivières.
Une histoire où la nature n’était pas seulement un décor, mais une véritable force de travail.
Et une histoire qui continue aujourd’hui de se lire dans les paysages du Morvan, pour peu que l’on prenne le temps de les regarder.
Une pensée sur “Quand le Morvan chauffait Paris&rdquo ;
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