À Autun, il suffit de pousser la porte d’un petit atelier de la rue de l’Arquebuse pour découvrir une histoire industrielle qui remonte à 1852. Chez Neyrat, le parapluie n’est pas seulement un objet destiné à nous protéger des averses bourguignonnes. Il est devenu au fil des générations un véritable objet de mode, de savoir-faire et de patrimoine. Et derrière chaque modèle fabriqué à Autun se cachent des gestes précis, des matières choisies avec soin et une histoire intimement liée à la ville.
Il y a quelque chose de délicieusement paradoxal à raconter l’histoire d’un parapluie à Autun. Car si la pluie est rarement considérée comme une attraction touristique, elle a contribué à faire naître ici l’une des plus anciennes maisons françaises spécialisées dans cet objet devenu quotidien.
Depuis 1852, la maison Neyrat accompagne ainsi plusieurs générations de Français. Son histoire commence avec François Neyrat, originaire de Corrèze, qui s’installe cette année-là à Autun comme marchand-fabricant de parapluies. Quelques années plus tard, l’activité prend une tout autre dimension. En 1875, une usine à vapeur est créée avenue de la Gare. La fabrication française de parapluies connaît alors une période de croissance spectaculaire : le pays compte plus de 400 fabricants.
Autun devient progressivement l’un des grands centres français de cette activité.
Une aventure familiale qui traverse les siècles
En 1886, Léon Neyrat succède à son père. L’entreprise familiale poursuit son développement et prend une place majeure sur le marché français. En 1918, la troisième génération entre à son tour aux commandes. L’entreprise devient alors « Les Fils de Léon Neyrat & Cie » et ouvre des bureaux et entrepôts à Lyon, Paris et Lille.
L’histoire de Neyrat accompagne ainsi celle du parapluie moderne.
À la fin du XIXe siècle, l’objet s’est démocratisé. Il n’est plus réservé à quelques privilégiés et devient progressivement un accessoire du quotidien. Les progrès techniques permettent également d’améliorer les montures et les baleines, tandis que les fabricants rivalisent d’imagination pour proposer des modèles toujours plus élégants.
À Autun, Neyrat va prendre une place considérable dans cette histoire.
Et l’une des pages les plus originales est écrite en 1963, lorsque la maison autunoise lance le parapluie transparent. Le succès est immédiat et ce modèle devient l’un des produits emblématiques de la marque. Plus de soixante ans plus tard, le parapluie transparent reste associé à l’image de Neyrat.
Autun faisait alors « la pluie et le beau temps »
Il faut imaginer Autun dans les années 1960 et 1970.
L’entreprise Neyrat est alors devenue un véritable poids lourd industriel. Au début des années 1970, près de 400 personnes travaillent pour l’entreprise et l’usine autunoise produit jusqu’à 1,5 million de parapluies par an. Des centaines de couturières travaillent dans les ateliers, auxquelles s’ajoutent des couturières à domicile. Pour une ville comme Autun, cette activité représente bien davantage qu’une simple entreprise : elle fait partie de la vie économique et sociale locale.
Les gestes sont alors très spécialisés. Une personne coupe le tissu, une autre réalise les opérations de couture, une autre intervient sur les finitions ou le montage. Le parapluie passe ainsi entre plusieurs mains avant de quitter l’usine.
Cette époque reste profondément présente dans la mémoire autunoise. Neyrat raconte d’ailleurs qu’il n’est pas rare, encore aujourd’hui, de rencontrer à Autun des familles dont un parent, un grand-parent ou un proche a travaillé dans l’entreprise.
Le parapluie est alors devenu un véritable marqueur de l’identité industrielle de la ville.
Puis vient le temps de la mondialisation
Comme beaucoup d’entreprises françaises de cette génération, Neyrat va être confrontée à une transformation profonde de son environnement économique.
À partir de la fin des années 1980, la concurrence internationale bouleverse le marché. La fabrication de parapluies, particulièrement exigeante en main-d’œuvre, se déplace progressivement vers l’Asie. Neyrat développe alors des partenariats avec des fabricants étrangers et une partie importante de la production quitte Autun.
En 2008, la famille fondatrice cède l’entreprise. La dernière usine européenne de montures et de baleines ferme également. Pendant plusieurs années, le lien entre Neyrat et la fabrication autunoise devient beaucoup plus ténu.
Pourtant, la marque n’a pas disparu.
Elle conserve dans l’esprit du public une image associée à Autun et à une certaine idée du parapluie français. Cette notoriété va permettre une nouvelle aventure.
Le pari de fabriquer à nouveau à Autun
Au début des années 2010, l’histoire prend un nouveau tournant.
La fabrication française est relancée à Autun autour des modèles haut de gamme. Le site de Neyrat indique 2013 comme l’année du retour de la production française ; une publication consacrée à la reprise de l’entreprise situe quant à elle le nouveau départ autour de 2014, avec l’arrivée de Michaël Renaud et la volonté de reconstruire un savoir-faire qui avait pratiquement disparu de la ville.
Le défi est considérable.
Il ne suffit pas de remettre des machines en marche. Il faut retrouver les gestes, les méthodes, les outils et les personnes capables de transmettre ce métier.
Avec l’aide d’anciennes salariées, une partie du processus de fabrication est reconstituée. Certaines machines sont recherchées jusque dans le Cantal ou en Angleterre. Peu à peu, un nouvel atelier prend forme.
Le projet fait alors le choix d’une production à taille humaine : petites séries, modèles haut de gamme, pièces personnalisées et parfois pièces uniques.
C’est une tout autre logique que celle de l’immense usine des années 1970.
Et c’est justement ce qui fait aujourd’hui le charme de l’atelier autunois.
Soixante-dix gestes pour faire un parapluie
Entrer dans l’atelier Neyrat, c’est découvrir un univers où la fabrication reste étonnamment manuelle.
La maison indique qu’environ 70 opérations sont nécessaires pour confectionner un parapluie. Ourler le tissu, couper les différentes pièces, assembler les pointes, monter la toile, installer les éléments de la structure, réaliser les finitions : les étapes se succèdent avec précision.
Un parapluie peut être fabriqué en environ une heure, mais devenir une monteuse polyvalente demande près de deux années de formation.
Cette notion de transmission est essentielle.
Les anciennes couturières ont contribué à transmettre les gestes à une nouvelle génération. Aujourd’hui, chaque monteuse de l’atelier maîtrise l’ensemble de la fabrication. Elle peut ainsi suivre son parapluie du début jusqu’aux dernières finitions.
Cela change complètement la relation à l’objet.
Dans une production industrielle de masse, un parapluie est une succession d’opérations réalisées à grande cadence. À Autun, les modèles français de la maison Neyrat sont fabriqués en petites séries ou à la pièce, avec une attention particulière portée aux détails.
Le choix des matières : quand l’utile devient élégant
Un beau parapluie ne se résume évidemment pas à une toile imperméable.
Chez Neyrat, les tissus utilisés pour les modèles fabriqués en France proviennent de France ou d’Italie. Unis, imprimés ou jacquard, ils permettent de transformer un accessoire utilitaire en véritable objet de mode.
Même chose pour les poignées.
Le bois massif – hêtre, érable ou châtaignier – côtoie le cuir et certaines essences plus précieuses. Les modèles peuvent également recevoir des poignées plus originales.
La structure elle-même fait l’objet d’une attention particulière. Les montures utilisées pour les parapluies fabriqués à Autun associent notamment des baleines en acier à haute teneur en carbone ou en fibre de verre, choisies pour leur résistance.
Et puis il y a ces petits détails que l’on ne remarque parfois qu’en regardant de près : la rosette, le bouillonné, les ornements cousus à la main, le tape-à-terre en laiton ou en corne…
Tout ce qui pourrait sembler superflu devient ici une manière de signer l’objet.
Un parapluie peut même devenir unique
L’une des particularités de l’atelier autunois est de proposer des parapluies sur mesure.
Le client peut choisir une toile, une poignée et différentes finitions. Les possibilités de combinaison sont nombreuses et permettent de créer un modèle qui ne ressemble pas tout à fait à celui du voisin.
Neyrat travaille également avec des créateurs, des musées, des monuments historiques ou des entreprises pour réaliser des séries personnalisées. L’entreprise a ainsi développé une activité qui dépasse largement la fabrication du parapluie classique.
Le parapluie devient alors un support artistique.
Une toile peut porter un motif, une œuvre, une identité visuelle. La poignée et les finitions peuvent être choisies pour créer un ensemble cohérent.
C’est finalement une autre façon de raconter le territoire : par les objets que l’on emporte avec soi.
Une manufacture à découvrir à Autun
Et c’est peut-être ce qui rend la visite particulièrement intéressante pour les habitants comme pour les visiteurs du Morvan.
Au 19 rue de l’Arquebuse, Neyrat a installé son atelier-boutique dans le centre historique d’Autun. La boutique et l’atelier ne sont pas séparés : le visiteur peut voir les produits, découvrir les tissus, observer le travail des monteuses et comprendre les différentes étapes de fabrication.
L’adresse est d’autant plus symbolique que l’atelier actuel se trouve à quelques centaines de mètres seulement de l’endroit où François Neyrat avait commencé son activité en 1852.
Il y a là une jolie boucle de l’histoire.
Près de 175 ans après l’installation de François Neyrat à Autun, la fabrication française existe toujours dans la ville.
Certes, Neyrat n’est plus l’immense usine employant plusieurs centaines de personnes et produisant plus d’un million de parapluies chaque année. Une partie de la gamme actuelle est produite à l’étranger, tandis que l’atelier autunois se concentre notamment sur les modèles haut de gamme fabriqués en France. Mais cette évolution raconte aussi une réalité contemporaine : celle d’une entreprise qui a choisi de préserver localement un savoir-faire devenu rare.
Quand le patrimoine industriel devient une expérience touristique
Pour un visiteur du Morvan, la manufacture Neyrat mérite donc mieux qu’un simple détour shopping.
Elle raconte une histoire industrielle d’Autun. Elle permet de comprendre le travail des anciennes couturières. Elle montre comment un objet quotidien peut nécessiter des dizaines de gestes et plusieurs années d’apprentissage. Elle témoigne aussi des bouleversements économiques qui ont transformé l’industrie française.
Et surtout, elle permet de rencontrer un savoir-faire encore vivant.
Après avoir découvert la cathédrale Saint-Lazare, les portes antiques, les rues du vieil Autun ou les collections du musée Rolin, pousser la porte de l’atelier Neyrat offre une autre manière de découvrir la ville.
Ici, le patrimoine n’est pas derrière une vitrine.
Il se fabrique encore.
Dans un territoire comme le Morvan, où les savoir-faire, les métiers d’art, les producteurs et les entreprises qui ont choisi de maintenir une activité locale constituent une part importante de l’identité du territoire, cette histoire a une résonance particulière.
Alors, la prochaine fois que le ciel s’assombrit au-dessus d’Autun, avant de maudire la pluie, regardez peut-être votre parapluie autrement.
Car derrière cet objet familier se cachent 175 ans d’histoire, des générations de couturières, des milliers de gestes transmis et une maison qui continue, aujourd’hui, à fabriquer à Autun des parapluies français en petites séries.
Et dans une région où la pluie fait aussi partie du paysage, il faut bien reconnaître qu’il y a quelque chose d’assez poétique à voir un parapluie devenir, à son tour, un morceau de patrimoine morvandiau.
À découvrir
Parapluies Neyrat – Manufacture à Autun
L’atelier-boutique permet de découvrir les collections et le travail de fabrication. Des visites de groupes sont également proposées sur réservation. L’atelier accueille notamment les visiteurs qui souhaitent observer les différentes étapes de confection et échanger avec les personnes qui perpétuent ce savoir-faire.