Les nourrices morvandelles : quand les femmes du Morvan prenaient le chemin de Paris

Au XIXe siècle, elles ont quitté leurs villages, leurs maisons et parfois leurs propres enfants pour rejoindre les grandes familles parisiennes. Les nourrices morvandelles ont nourri des générations d’enfants de la bourgeoisie et de l’aristocratie. Mais derrière cette histoire de lait et de poupons se cache une aventure beaucoup plus vaste : celle de femmes qui, en partant travailler à Paris, ont contribué à transformer leur famille et leur village.

Aujourd’hui, lorsque l’on traverse les petites routes du Morvan, il arrive que l’on remarque, au détour d’un hameau, une belle maison en pierre aux fenêtres plus nombreuses, au toit d’ardoise et à la façade soigneusement entretenue. Certaines de ces demeures racontent une histoire particulière. Elles sont parfois ce que l’on appelait autrefois des « maisons de lait », construites ou agrandies grâce à l’argent gagné par une femme partie travailler comme nourrice à Paris.

Car au XIXe siècle, le Morvan ne vivait pas seulement de ses forêts, de son élevage ou du flottage du bois. Une autre activité, beaucoup plus inattendue, faisait vivre une partie de ses habitants : l’industrie nourricière.

Du Morvan à Paris, une migration de femmes

Le Morvan est alors une région rurale pauvre, où les terres agricoles sont souvent trop petites pour assurer des revenus suffisants à toutes les familles. L’absence d’industrie importante oblige les habitants à trouver ailleurs des ressources complémentaires.

Les hommes partent notamment comme galvachers, conduisant leurs attelages à travers les régions voisines. Les femmes, elles, disposent d’une possibilité singulière : devenir nourrices.

Le phénomène existe avant le XIXe siècle, mais il prend une ampleur considérable à partir des années 1830-1850. Avec le développement de Paris, l’essor de la bourgeoisie et l’évolution des habitudes des familles aisées, la demande augmente fortement. Les Morvandelles bénéficient en outre d’une réputation ancienne de femmes robustes et de bonnes nourrices.

Deux situations doivent alors être distinguées.

Les « nourrices sur place » restent dans le Morvan et accueillent chez elles des enfants venus principalement de Paris, notamment des enfants confiés à l’Assistance publique.

Les « nourrices sur lieu », elles, prennent le chemin inverse : elles quittent temporairement le Morvan pour aller allaiter l’enfant d’une famille aisée, généralement à Paris.

C’est cette seconde figure qui a profondément marqué l’imaginaire du Morvan.

Une place très recherchée dans les familles parisiennes

Pour une famille bourgeoise ou aristocratique du XIXe siècle, employer une nourrice est une pratique courante. L’allaitement maternel n’est pas systématique et les familles aisées recherchent des femmes capables de s’occuper de leur nouveau-né.

La nourrice morvandelle devient alors une véritable institution.

À Paris, des bureaux de placement spécialisés apparaissent à partir des années 1850. Les femmes recrutées partent pour une période appelée une « nourriture » ou une « campagne », qui dure en moyenne une quinzaine de mois. Certaines prolongent ensuite leur séjour comme « nourrices sèches », une fois l’allaitement terminé, ou deviennent employées de maison.

Leur situation peut sembler surprenante aujourd’hui. Elles font partie de la domesticité, mais bénéficient généralement d’un statut particulier. Leur alimentation est surveillée et abondante afin de maintenir la production de lait. Elles reçoivent parfois des vêtements, des cadeaux et des avantages en nature. Certaines accompagnent même leurs employeurs lors de leurs déplacements.

Au moment de son apogée, sous le Second Empire, la présence morvandelle est considérable : les nourrices originaires du Morvan représentent environ 52 % des nourrices « sur lieu » présentes à Paris.

Une étonnante passerelle s’établit alors entre les villages du Morvan et les hôtels particuliers de la capitale.

Des femmes qui voyageaient seules… pour leur époque

Derrière cette activité se trouve une réalité humaine souvent oubliée.

Pour devenir nourrice « sur lieu », une jeune mère doit quitter son environnement familier. Elle laisse derrière elle son mari, ses parents, sa maison et parfois son propre enfant.

La famille restée au pays doit alors s’organiser. Les enfants peuvent être confiés aux grands-parents, à des proches ou à une autre femme du village.

Ce départ n’est donc pas une simple parenthèse professionnelle. Il bouleverse l’organisation familiale.

Mais il offre aussi quelque chose de rare dans le monde rural de l’époque : un revenu personnel important et une certaine autonomie.

Vers 1860, une nourrice « sur lieu » peut gagner environ deux fois le salaire d’une nourrice allaitant à domicile, sans compter les cadeaux et les avantages en nature.

Dans une société où les possibilités économiques offertes aux femmes sont très limitées, cette rémunération change beaucoup de choses.

L’argent rapporté de Paris permet d’acheter des terres, du bétail, d’améliorer l’habitation ou de remplacer une vieille toiture de chaume par une couverture d’ardoise.

Peu à peu, certaines maisons changent d’allure.

Le voyage à Paris ne rapporte donc pas seulement de l’argent. Il rapporte aussi des habitudes, des objets, des vêtements, des idées et une autre manière de vivre.

Les « maisons de lait », traces d’un Paris morvandiau

Il suffit parfois de regarder l’architecture pour retrouver cette histoire.

Dans certains villages, des maisons ont été agrandies, ouvertes davantage sur l’extérieur, mieux aménagées et meublées avec les revenus des nourrices.

Les récits et témoignages recueillis par les historiens montrent que les femmes rapportaient de la capitale un goût nouveau pour le confort, la propreté et certains usages domestiques.

Le phénomène participe ainsi à une transformation progressive des campagnes morvandelles.

L’argent gagné à Paris circule dans les villages. Il sert à acheter une parcelle, à construire une grange, à refaire une cuisine ou à meubler une maison.

La nourrice devient ainsi, d’une certaine manière, une actrice du développement économique local.

Et surtout, elle occupe une place nouvelle dans sa propre famille.

Parce qu’elle rapporte de l’argent et qu’elle a vécu plusieurs mois dans un milieu urbain, son rôle n’est plus tout à fait celui que la société rurale traditionnelle lui attribuait.

Les nourrices contribuent ainsi à l’évolution de la condition féminine dans le Morvan.

Des nourrices pour les plus grandes familles

La réputation des Morvandelles dépasse largement les limites de la capitale.

Des nourrices venues du Morvan travaillent pour des familles particulièrement fortunées ou célèbres. Les sources évoquent notamment les Rothschild, les Ségur, les Las Cases, les Dreux-Brézé, mais aussi la famille impériale sous Napoléon III.

Bien avant l’apogée de cette activité, une Morvandelle de Dun-les-Places avait déjà été choisie pour allaiter le Roi de Rome, fils de Napoléon Ier. Cette histoire montre que la réputation des nourrices de la région ne date pas uniquement du Second Empire.

Certaines femmes deviennent ainsi des figures recherchées dans la bonne société parisienne.

Mais la grande majorité reste anonyme.

Elles s’appellent Marie, Jeanne, Françoise, Joséphine ou Lazarette. Elles viennent de Lormes, d’Anost, de Dun-les-Places, d’Alligny-en-Morvan, de Château-Chinon ou de dizaines de hameaux dont les noms figurent rarement dans les livres d’histoire.

Et pourtant, pendant plusieurs décennies, elles sont des milliers à emprunter le même chemin.

Une histoire qui ne doit pas faire oublier les « Petits Paris »

L’histoire des nourrices morvandelles possède cependant un autre visage.

Au même moment, le Morvan accueille massivement des enfants confiés à l’Assistance publique de la Seine. Ces enfants, souvent abandonnés ou issus de familles très pauvres, sont envoyés dans les campagnes : ce sont les fameux « Petits Paris ».

Le phénomène prend une ampleur considérable. En 1880, l’agence de Château-Chinon est même la plus importante de France et place environ 3 000 enfants par an. Au total, le Parc du Morvan estime à environ 150 000 le nombre d’enfants de l’Assistance publique placés dans le Morvan entre la fin du XVIIIe siècle et les années 1970.

Cette histoire est beaucoup plus sombre.

Les conditions de vie difficiles, l’éloignement des médecins, la pauvreté, les problèmes d’alimentation et les conditions sanitaires expliquent une mortalité infantile importante. Des médecins comme Charles Monot dénoncent dès le XIXe siècle les conséquences de cette situation. Les historiens ont depuis replacé ces drames dans le contexte sanitaire et social de l’époque, sans réduire l’histoire aux seuls comportements des familles d’accueil.

C’est pourquoi il faut distinguer les deux phénomènes : les nourrices morvandelles qui partent à Paris et les nourrices qui accueillent des enfants dans le Morvan appartiennent à la même histoire nourricière, mais leurs situations sont très différentes.

Quand Paris transformait le Morvan

Pendant plusieurs décennies, un étrange mouvement relie donc la capitale et les montagnes morvandelles.

Paris envoie ses enfants dans les campagnes.

Le Morvan envoie ses femmes à Paris.

Dans un sens comme dans l’autre, les chemins se croisent.

Cette circulation de personnes et d’argent contribue à désenclaver progressivement le territoire. Les nourrices reviennent avec une expérience de la ville qu’elles transmettent à leur entourage.

Certaines gardent d’ailleurs des liens durables avec les familles parisiennes pour lesquelles elles ont travaillé. Les relations nouées pendant ces « campagnes » peuvent se poursuivre pendant des années, parfois même devenir des réseaux permettant à d’autres membres de la famille de trouver un emploi en ville.

Le phénomène contribue ainsi à faire du Morvan un territoire étonnamment connecté à la capitale, alors même que ses routes restent longtemps difficiles.

Une aventure qui s’achève au XXe siècle

L’industrie des nourrices « sur lieu » connaît son apogée dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Puis le monde change.

La Première Guerre mondiale marque pratiquement la fin de cette activité. Les pratiques familiales évoluent, les conditions de travail changent et les progrès de la médecine et de l’alimentation infantile rendent progressivement moins indispensable le recours à une nourrice allaitante.

La grande aventure des nourrices morvandelles disparaît donc peu à peu.

Mais ses traces restent bien visibles.

Dans certaines maisons.

Dans les archives familiales.

Dans les photographies anciennes où des femmes en costume posent fièrement avec les enfants qu’elles ont nourris.

Et surtout dans la mémoire collective du Morvan.

Sur les traces des nourrices à Alligny-en-Morvan

Pour comprendre cette histoire, une étape s’impose : Alligny-en-Morvan, où se trouve le Musée des Nourrices et des Enfants de l’Assistance publique.

Installé dans l’ancien hôtel de la Poste, le musée raconte deux siècles d’histoire à travers les parcours des enfants placés, des familles morvandelles qui les ont accueillis et des femmes parties travailler comme nourrices dans les villes. Sa scénographie fait dialoguer objets, témoignages et destins individuels.

C’est probablement là que cette histoire prend toute sa dimension.

Car derrière les statistiques et les grandes familles parisiennes, il y a avant tout des femmes.

Des femmes qui ont pris le train, la diligence ou la route.

Des femmes qui ont quitté leur village pour découvrir Paris.

Des femmes qui ont nourri les enfants des autres pour améliorer la vie des leurs.

Et qui, à leur retour, ont parfois rapporté bien plus que quelques pièces dans leur coffre : un peu de la capitale, de nouvelles habitudes, une autre confiance en elles et les moyens de transformer leur maison et leur avenir.

Aujourd’hui, lorsque l’on marche dans les chemins du Morvan, ces histoires donnent un autre relief aux villages traversés. Derrière une belle façade, une vieille maison d’ardoise ou un mobilier conservé dans une famille, se cache peut-être le souvenir d’une femme partie autrefois vers Paris.

Le Morvan a longtemps été une terre de départ. Et parmi ceux qui ont pris les chemins de la capitale, les nourrices ont laissé une empreinte singulière : discrète, féminine et profondément enracinée dans les paysages du pays.

Une histoire de femmes, de familles et de territoires qui mérite aujourd’hui d’être racontée et redécouverte.