Il suffit de prendre un chemin et de s’enfoncer sous les arbres pour comprendre que la forêt est partout en Morvan. Elle couvre les versants, coiffe les sommets, accompagne les ruisseaux et se glisse entre les prairies et les hameaux. Elle donne au paysage cette couleur particulière, cette impression de territoire secret et préservé qui attire aujourd’hui les marcheurs, les amoureux de nature et tous ceux qui viennent chercher ici un peu de calme.
Mais la forêt morvandelle n’est pas seulement une affaire d’arbres. Elle est aussi une histoire d’hommes et de femmes. Une histoire de bûcherons, de flotteurs, de paysans, de charbonniers, de galvachers, de propriétaires forestiers, de scieurs et, aujourd’hui, de sylviculteurs et d’artisans du bois. Pendant des siècles, les habitants ont vécu avec la forêt, parfois grâce à elle, parfois dans une relation difficile avec une ressource qu’il fallait exploiter pour vivre.
Et lorsque l’on regarde aujourd’hui les grands massifs boisés du Morvan, il faut garder cette histoire en tête.
Une forêt qui n’a jamais été immobile
Contrairement à l’image d’une forêt éternelle et immuable, le paysage forestier du Morvan a beaucoup changé au fil des siècles.
À l’époque gauloise déjà, les forêts sont essentiellement composées de feuillus, notamment de chênes et de hêtres. Le bois sert à se chauffer, cuisiner, construire, mais aussi à travailler le fer. Les animaux sont également conduits dans les bois pour y pâturer.
Au Moyen Âge, les besoins agricoles entraînent des défrichements. Des clairières apparaissent et deviennent des lieux de vie. Des familles s’installent, cultivent la terre et construisent leurs maisons. C’est notamment à cette époque que se met progressivement en place cette organisation du territoire en une multitude de hameaux qui caractérise encore le Morvan.
La forêt recule donc ici ou là, mais elle reste omniprésente.
Puis arrive une activité qui va profondément modifier le destin des bois morvandiaux : le flottage du bois vers Paris.
Quand le Morvan chauffait Paris
À partir du XVIe siècle, la capitale connaît une croissance importante et ses besoins en bois de chauffage deviennent considérables. Le Morvan possède alors un avantage extraordinaire : ses forêts et son réseau de rivières peuvent être utilisés pour transporter le bois jusqu’à Paris.
Pendant plusieurs siècles, des milliers de bûches vont ainsi descendre les cours d’eau du massif avant de rejoindre l’Yonne, puis la Seine.
Le système est d’une remarquable complexité. Les arbres sont abattus, débités en bûches et transportés jusqu’aux cours d’eau. Les nombreux étangs du Morvan jouent alors un rôle essentiel : leurs eaux sont retenues puis libérées afin de provoquer des « chasses » capables d’entraîner les bûches vers l’aval. Les principaux axes sont notamment l’Yonne et la Cure.
Le flottage ne représente donc pas seulement une technique de transport. Il devient une véritable organisation économique et sociale.
Les bûcherons travaillent dans les forêts. Les voituriers transportent les bois jusqu’aux ports. Les flotteurs accompagnent les bûches sur les rivières. Des marchands achètent les coupes et organisent leur acheminement. Des familles entières vivent, directement ou indirectement, de cette économie.
Au XIXe siècle, l’écrivain et voyageur Ardouin-Dumazet résume cette importance d’une formule devenue célèbre : « Le flottage, c’est la vie du Morvan. »
Derrière cette grande histoire économique, il y a surtout des hommes. Des hommes qui connaissent les arbres, les rivières, les chemins et les saisons. Des hommes dont le travail est souvent rude et dangereux, mais dont les savoir-faire permettent à une partie du Morvan de vivre.
Des paysans qui étaient aussi bûcherons
La forêt ne séparait pas nécessairement le paysan du bûcheron. Dans le Morvan rural, les activités se complétaient.
Une petite ferme ne permettait pas toujours de faire vivre toute une famille. Le travail du bois pouvait donc constituer une ressource complémentaire essentielle. Le paysage actuel garde encore les traces de cette économie où agriculture et forêt étaient intimement liées.
Les Morvandiaux ont d’ailleurs développé de nombreux savoir-faire liés au bois, aux animaux et au transport. Les bœufs servaient aux travaux agricoles, mais aussi au transport des bois. Les galvachers, eux, partaient plusieurs semaines ou plusieurs mois avec leurs attelages pour proposer leurs services dans des régions plus prospères. Ils revenaient ensuite au pays avec quelques économies.
La forêt raconte ainsi aussi une histoire de mobilité.
On pourrait croire que le Morvan était un territoire isolé. Il était au contraire relié à Paris et aux régions voisines par le commerce du bois, les migrations saisonnières et les activités de ses habitants. Les forêts ont participé à cette ouverture sur l’extérieur.
Du bois de chauffage aux plantations de résineux
Le paysage forestier que nous connaissons aujourd’hui est pourtant assez différent de celui des siècles précédents.
Jusqu’au XIXe siècle, la hêtraie-chênaie domine largement. Le hêtre prend notamment une place importante sous l’effet des pratiques forestières liées au flottage.
Puis le charbon, et plus tard les nouvelles sources d’énergie, rendent progressivement moins indispensable le bois du Morvan pour chauffer Paris. À partir du XXe siècle, la forêt entre dans une nouvelle période.
La déprise agricole et l’exode rural libèrent certaines terres. Dans le même temps, les politiques publiques encouragent la plantation de résineux après la Seconde Guerre mondiale, notamment grâce au Fonds forestier national. Épicéas, sapins, pins et douglas transforment progressivement certaines parties du paysage.
Aujourd’hui, le Morvan est donc constitué d’une véritable mosaïque forestière. Les feuillus restent nombreux, mais les résineux occupent une place importante, particulièrement dans le Haut-Morvan. Selon les données du Parc, le territoire du Parc naturel régional est composé d’environ 43 % de forêts, avec une répartition qui varie fortement selon les secteurs.
Sous les arbres, une autre histoire commence
Pourtant, lorsque l’on marche dans une forêt morvandelle, il est facile d’oublier toute cette histoire humaine.
On entend le vent dans les branches. Un ruisseau coule au fond d’un vallon. Une vieille souche disparaît sous la mousse. Un pic tambourine sur un tronc. Ici, un hêtre monumental semble avoir toujours été là.
Et certaines forêts portent effectivement une mémoire particulièrement ancienne.
Le Parc naturel régional a réalisé une cartographie des forêts présumées anciennes, c’est-à-dire des forêts ayant connu une continuité de couverture boisée depuis au moins deux siècles. Elles représentent environ 59 % des forêts morvandelles. Elles sont particulièrement importantes pour la biodiversité car elles peuvent abriter des espèces liées aux milieux forestiers anciens, parfois peu capables de se déplacer d’un massif à l’autre.
La forêt ancienne n’est donc pas simplement une forêt « vieille ». Elle constitue un patrimoine vivant.
Les arbres âgés, les arbres morts, le bois au sol, les cavités et les lisières participent tous à la richesse du milieu. Champignons, insectes, oiseaux, chauves-souris, mousses et plantes trouvent dans cette diversité des conditions indispensables à leur existence.
Le Parc travaille ainsi à mieux connaître les forêts présentant une forte valeur écologique et à préserver notamment les vieux arbres et le bois mort, essentiels à de nombreuses espèces.
Une forêt face aux défis de demain
La question n’est donc plus simplement de savoir comment produire du bois. Elle est devenue beaucoup plus large.
Comment continuer à faire vivre une filière économique tout en préservant la biodiversité ?
Comment adapter les forêts au changement climatique ? Comment choisir les essences capables de supporter des périodes plus chaudes et plus sèches ? Comment maintenir des paysages diversifiés ? Comment préserver les sols et les zones humides ? Comment permettre aux habitants et aux visiteurs de profiter de la forêt sans la fragiliser ?
Ces questions concernent directement les propriétaires forestiers, les gestionnaires, les entreprises de la filière bois, les communes, les associations et les habitants.
Elles concernent aussi celui qui se promène.
Car une forêt n’est pas seulement un endroit où l’on vient marcher.
C’est un écosystème, une réserve d’eau, une ressource économique, un paysage, un espace de respiration et un morceau de mémoire collective.
Écouter la forêt
Peut-être faut-il alors regarder les forêts du Morvan avec un peu plus d’attention.
Devant une plantation de résineux, penser à l’histoire récente du territoire.
Devant un vieux hêtre, imaginer les générations qui ont vécu autour de lui.
En longeant un étang perdu dans les bois, se souvenir qu’il a peut-être participé autrefois au grand système du flottage.
Sur un ancien chemin forestier, imaginer les charrettes chargées de bois et les bœufs qui avançaient lentement.
Et dans un village, se rappeler que derrière chaque paysage il y avait des femmes et des hommes qui travaillaient, partaient, revenaient, transmettaient leurs gestes et leurs histoires.
Le Parc a d’ailleurs entrepris depuis plusieurs années un important travail de collecte de ces mémoires. Entre 2001 et 2011, quelque 200 heures de témoignages audiovisuels ont été recueillies auprès de 90 témoins dans 50 communes ou hameaux, autour de métiers et de savoir-faire aussi différents que ceux de paysan-bûcheron, scieur, sylviculteur, artisan du bois ou écorceur de chênes.
C’est peut-être là que se trouve l’une des plus belles manières de parler des forêts du Morvan : ne jamais séparer les arbres des personnes qui les ont connus.
Car la forêt morvandelle est à la fois naturelle et profondément humaine.
Elle a nourri des familles, fourni du travail, fait naître des savoir-faire, alimenté Paris, modelé les paysages et accompagné les migrations. Elle a aussi créé des chemins, des étangs, des clairières et des villages.
Aujourd’hui, elle revient au premier plan pour d’autres raisons : biodiversité, climat, eau, bois local, paysages, tourisme doux et qualité de vie.
Mais au fond, l’histoire continue.
Les bûcherons d’hier ont laissé leurs traces dans les chemins. Les arbres plantés après-guerre arrivent aujourd’hui à maturité. Les forêts anciennes demeurent les refuges d’une biodiversité précieuse. De nouveaux forestiers cherchent d’autres façons de gérer les peuplements. Des artisans redonnent une valeur au bois local. Des habitants entretiennent les chemins et transmettent les histoires.
Dans le Morvan, la forêt n’est donc pas seulement un décor. Elle est une mémoire vivante.
Et lorsque l’on quitte le sentier pour entrer sous les arbres, on ne pénètre pas simplement dans un espace naturel.
On entre dans plusieurs siècles d’histoire.
Une histoire qui continue de s’écrire, entre les hommes, les arbres et les paysages.