À quelques kilomètres de Roussillon-en-Morvan, la Canche s’enfonce dans un paysage forestier étonnant. Entre blocs de granite, cascades, sous-bois humides et arbres majestueux, les Gorges de la Canche offrent l’une des promenades les plus dépaysantes du Morvan. Un endroit où l’on vient marcher, bien sûr, mais surtout retrouver cette sensation rare d’être au cœur d’une nature encore sauvage.
Il suffit parfois de quelques centaines de mètres pour changer complètement d’ambiance. Dans le Morvan, les petites routes traversent des villages tranquilles, longent des prairies et s’enfoncent dans les forêts. Puis, soudain, le paysage se resserre. La pente devient plus marquée, les arbres se rapprochent et l’on entend le murmure d’une rivière.
C’est la Canche.
Au sud de Roussillon-en-Morvan, la rivière a creusé son chemin dans le massif granitique, formant des gorges étroites et boisées. Ici, le relief donne au paysage un caractère presque montagnard. Les rochers affleurent, la rivière serpente entre les blocs de granite et, après les périodes pluvieuses, l’eau dévale les pentes en petites cascades.
Une forêt qui ne ressemble pas tout à fait aux autres
La première impression que l’on ressent en pénétrant dans les gorges est celle d’une fraîcheur particulière. Même lorsque les beaux jours réchauffent les plateaux morvandiaux, le fond de la vallée conserve une atmosphère humide et fraîche.
Cette particularité n’est pas seulement agréable pour le randonneur : elle explique aussi l’exceptionnelle richesse naturelle du site. L’exposition des versants, l’humidité, les éboulis et les affleurements rocheux créent une véritable mosaïque de milieux. Sur les secteurs les plus froids, on trouve notamment une forêt associant orme de montagne, érable et tilleul à petites feuilles. La très rare fétuque des bois y trouve également refuge.
Dans les parties les plus humides, la végétation devient particulièrement intéressante. La dentaire pennée, la prénanthe pourpre ou encore la lathrée écailleuse comptent parmi les plantes remarquables recensées dans les gorges. Cette dernière possède même dans le Morvan une station particulièrement exceptionnelle.
Pour le promeneur, inutile toutefois de connaître le nom de chaque plante pour apprécier les lieux. Il suffit de regarder. Une mousse qui recouvre un rocher, une fougère accrochée à un talus, un tronc couché dans le sous-bois ou une petite plante qui profite d’une trouée de lumière racontent chacun quelque chose de cette forêt.
Une rivière comme fil conducteur
La Canche donne son caractère aux gorges. Son cours est ici rapide, encaissé et ponctué de rochers. Après les pluies, son débit peut transformer radicalement l’ambiance du site.
C’est aussi un milieu particulièrement favorable à une faune liée aux eaux fraîches et bien oxygénées. Le cincle plongeur, oiseau emblématique des rivières vives du Morvan, peut notamment être observé dans ce type de milieu. Il est capable de plonger dans le courant pour rechercher les larves et petits invertébrés dont il se nourrit.
La diversité du vivant ne s’arrête évidemment pas au bord de l’eau. Les inventaires naturalistes ont montré l’importance des vieux arbres et du bois mort pour de nombreuses espèces. Une étude consacrée aux coléoptères saproxyliques du Morvan a notamment souligné la remarquable diversité observée dans la réserve des Gorges de la Canche.
C’est toute la beauté du lieu : ce que l’on ne voit pas immédiatement est souvent aussi intéressant que ce qui saute aux yeux.
Un espace naturel protégé
Cette richesse explique que les Gorges de la Canche bénéficient d’une protection particulière. Une Réserve biologique dirigée a été créée en 1995 dans la forêt domaniale de Glenne. Elle a été étendue en 2016 et couvre aujourd’hui près de 16 hectares. L’Office national des forêts en assure la gestion.
La réserve a notamment pour objectif de favoriser la libre évolution de certains écosystèmes forestiers représentatifs du Morvan, de préserver la diversité biologique et d’améliorer les connaissances scientifiques. L’exploitation forestière et les interventions susceptibles de modifier les habitats y sont fortement encadrées.
Les gorges s’inscrivent par ailleurs dans un ensemble naturel plus vaste, associé au réseau Natura 2000 de la vallée de la Canche. Cette protection rappelle une chose essentielle : ici, le paysage n’est pas seulement un décor destiné aux visiteurs. C’est avant tout un milieu vivant qu’il faut apprendre à regarder et à respecter.
Les Gorges de la Canche ne sont pas une simple promenade familiale sur un chemin parfaitement plat. Et c’est probablement ce qui fait aussi leur charme.
L’itinéraire officiel au départ de Roussillon-en-Morvan forme une grande boucle de près de 25 kilomètres, avec environ 650 mètres de dénivelé, classée « très difficile ». Il rejoint notamment le hameau des Viollots, la vallée de la Canche, la forêt domaniale de Glenne et les environs de La Celle-en-Morvan. Une partie du parcours emprunte le balisage rouge et blanc du GR du Tour du Morvan.
Pour celles et ceux qui souhaitent avant tout découvrir les gorges, plusieurs variantes et itinéraires plus courts existent également. Il faut cependant garder en tête que le terrain peut devenir humide et glissant, notamment autour des rochers et des passages proches de la rivière. Des chaussures adaptées sont donc indispensables, particulièrement après une période pluvieuse. Des randonneurs expérimentés décrivent certains passages comme techniques lorsque le terrain est détrempé.
Et puis, dans les Gorges de la Canche, mieux vaut oublier la performance. On vient ici pour prendre son temps.
Marcher moins vite pour voir davantage
Il y a des endroits que l’on visite avec un appareil photo. D’autres que l’on découvre avec les oreilles.
Les Gorges de la Canche appartiennent plutôt à la deuxième catégorie.
On entend l’eau avant de véritablement l’apercevoir. Le bruit du courant accompagne les pas. Une branche craque dans le sous-bois. Un oiseau traverse la rivière. Le vent remue les feuillages. À certains endroits, les arbres ferment presque complètement le ciel.
Puis une trouée apparaît et révèle quelques rochers couverts de mousse. La Canche disparaît derrière un bloc de granite avant de réapparaître quelques mètres plus loin. Le sentier grimpe. La lumière change. Le paysage aussi.
C’est cette succession de petites découvertes qui fait la force des gorges.
Un autre visage du Morvan
On associe souvent le Morvan à ses grands lacs, à ses sommets arrondis, à ses vastes forêts ou à ses chemins de randonnée. Les Gorges de la Canche montrent une autre facette du massif : un Morvan plus secret, plus encaissé, presque sauvage.
Ici, pas besoin de spectaculaire. Le granite, l’eau, les arbres et le relief suffisent.
À quelques kilomètres de Roussillon-en-Morvan, les gorges constituent ainsi une formidable porte d’entrée vers un Morvan où la nature se découvre à hauteur de pas. Un endroit pour les amateurs de randonnée, bien sûr, mais aussi pour les curieux, les photographes, les naturalistes et tous ceux qui aiment ces lieux où l’on a encore le sentiment de quitter, pour quelques heures, le rythme ordinaire du monde.
Alors, la prochaine fois que vous traverserez le sud du Morvan, prenez le temps de suivre la Canche. Elle vous emmènera dans un paysage où la forêt, la roche et l’eau racontent une autre histoire du Morvan. Une histoire discrète, fraîche et profondément sauvage.