Aux sources de l’Yonne, là où le Morvan fait naître une rivière

Au pied du mont Préneley, dans les hauteurs du Morvan, une eau discrète s’échappe de la tourbe avant de devenir l’une des grandes rivières de Bourgogne. Ici, pas de spectaculaire cascade ni de torrent impétueux. L’Yonne commence presque en silence, dans un paysage de landes, de hêtraies et de tourbières. Mais derrière cette apparente tranquillité se cache un lieu d’une étonnante richesse, où nature et histoire se mêlent depuis des millénaires.

Il faut quitter les grands axes, prendre les petites routes du Haut-Morvan et rejoindre Glux-en-Glenne, l’une des communes les plus élevées de la Nièvre. Depuis le hameau du Port des Lamberts, un sentier conduit vers les sources de l’Yonne. Peu à peu, le paysage change. Les bois prennent de la hauteur, les prairies deviennent plus rares et l’on pénètre dans un Morvan humide, montagnard, presque mystérieux.

À 738 mètres d’altitude, dans une tourbière située sur les pentes du mont Préneley, l’Yonne prend naissance. La rivière parcourra ensuite près de 300 kilomètres avant de rejoindre la Seine à Montereau-Fault-Yonne. Elle traversera notamment Château-Chinon, Clamecy, Auxerre et Joigny. Une longue histoire commence donc ici, dans quelques filets d’eau à peine visibles.

Une rivière qui naît dans la tourbe

Le premier étonnement des Sources de l’Yonne est justement de ne pas ressembler à ce que l’on imagine lorsqu’on cherche la naissance d’une grande rivière.

Ici, l’eau ne surgit pas d’une falaise. Elle apparaît progressivement dans un paysage gorgé d’humidité. Les tourbières jouent un rôle essentiel dans ce fonctionnement. Elles constituent de véritables réservoirs naturels : elles retiennent l’eau, la stockent et la restituent progressivement.

Le site des Sources de l’Yonne appartient à un ensemble naturel particulièrement remarquable. Le site naturel sensible s’étend sur 116 hectares, avec une hêtraie montagnarde occupant environ 100 hectares et une tourbière sur 16 hectares. Les milieux humides sont complétés par des landes, des prairies humides et des boisements qui forment une véritable mosaïque écologique.

Cette diversité explique la richesse botanique du secteur. Certaines plantes y trouvent des conditions particulières liées à l’altitude, au froid, à l’humidité et à la nature acide des sols. On y rencontre notamment des espèces caractéristiques des tourbières, dont la canneberge, la linaigrette et plusieurs espèces de lycopodes. La présence de milieux hérités de périodes climatiques plus froides fait également de ces tourbières des témoins précieux de l’histoire naturelle du Morvan.

Autrement dit, lorsque l’on regarde cette étendue humide, il ne faut pas y voir simplement un marais. La tourbière est une archive vivante du paysage.

Un paysage fragile soigneusement protégé

Cette richesse explique les nombreuses protections qui entourent aujourd’hui le site.

La tourbière du Port des Lamberts et les Sources de l’Yonne bénéficient notamment d’un arrêté de protection de biotope portant sur environ 13 hectares. Le secteur est également intégré au réseau Natura 2000 et à la Réserve naturelle régionale des Tourbières du Morvan. Le site du mont Préneley et des Sources de l’Yonne est par ailleurs classé au titre des paysages.

Ces protections ne sont pas seulement administratives. Elles traduisent une réalité très concrète : un milieu humide de montagne est particulièrement vulnérable. Une modification du régime de l’eau, un drainage, certaines pratiques forestières ou une fréquentation mal maîtrisée peuvent transformer durablement l’équilibre écologique.

C’est pourquoi le parcours aménagé conduit le visiteur au-dessus de la tourbière plutôt qu’à travers celle-ci. Les passerelles permettent d’observer le milieu sans le piétiner. L’aménagement réalisé à partir de 2009 a justement été pensé pour faire découvrir le paysage tout en limitant l’impact de la fréquentation.

La promenade devient ainsi une petite leçon de géographie et d’écologie : pour comprendre un paysage, il faut parfois accepter de ne pas y entrer.

Le mont Préneley, une montagne au cœur du Morvan

Au-dessus des Sources de l’Yonne se dresse le mont Préneley, qui atteint 855 mètres. Il fait partie des trois grands sommets du secteur avec le Haut-Folin et le mont Beuvray. Le Morvan possède ici quelques-uns de ses paysages les plus montagnards : reliefs arrondis, forêts, landes, vallons encaissés et vastes horizons lorsque les arbres s’écartent.

Le mont Préneley occupe une position particulière dans le paysage. Il marque notamment une transition entre différents ensembles morphologiques du Haut-Morvan. Son relief, associé à la nature du sous-sol et à l’abondance de l’eau, a contribué à créer cette succession de milieux humides et forestiers.

Marcher ici, c’est donc aussi comprendre le Morvan : une montagne ancienne, granitique, profondément modelée par l’eau et par les activités humaines.

Quand les Gaulois venaient aux sources

Mais l’histoire des Sources de l’Yonne ne commence évidemment pas avec les premiers visiteurs équipés de chaussures de randonnée.

À quelques kilomètres seulement se trouve Bibracte, l’ancienne capitale des Éduens installée sur le mont Beuvray. Entre les deux sites, les paysages et les histoires se répondent.

Les sources étaient autrefois des lieux particuliers dans les sociétés gauloises. L’eau qui surgit de la terre pouvait être perçue comme une manifestation du monde surnaturel. Dans le Morvan, de nombreux témoignages archéologiques attestent ainsi de pratiques liées aux sources et aux eaux.

Aux Sources de l’Yonne, des recherches archéologiques ont révélé l’existence d’un lieu de culte antique. Le site est associé à une divinité de la source, Icauna, dont le nom est à l’origine de celui de la rivière et, plus largement, du département de l’Yonne. Le sanctuaire témoigne de l’importance symbolique de cette naissance de l’eau bien avant notre époque.

C’est une dimension essentielle du lieu : la source n’était pas seulement une ressource, elle pouvait être un lieu sacré.

Aujourd’hui, il est tentant de regarder une source avec notre regard contemporain, essentiellement scientifique : bassin versant, débit, altitude, zones humides… Mais il suffit de se replacer deux mille ans en arrière pour imaginer autrement ce paysage. Une eau apparaissant mystérieusement au milieu d’une montagne couverte de forêts pouvait difficilement laisser indifférent.

Les hommes qui vivaient dans cette région avaient eux aussi observé le paysage. Ils savaient où l’eau apparaissait, où elle disparaissait, où elle était abondante et où elle pouvait être utilisée. Ils lui attribuaient aussi des pouvoirs et des significations que l’archéologie nous permet aujourd’hui de retrouver partiellement.

Une histoire d’eau… et de bois

Des siècles plus tard, l’Yonne allait prendre une tout autre importance pour les habitants du Morvan.

À partir de l’époque moderne, les forêts morvandelles alimentent notamment Paris en bois de chauffage. Le flottage transforme alors les rivières et les ruisseaux en véritables voies de transport. Les bûches sont rassemblées, stockées puis mises à l’eau pour rejoindre progressivement les grandes rivières et, finalement, la capitale.

Le Port des Lamberts, tout proche des sources, conserve le souvenir de cette histoire. Le terme « port » ne désignait pas ici un port destiné aux bateaux, mais une zone où le bois pouvait être entreposé avant sa mise à l’eau. Le petit peuple des flotteurs, les ouvrages hydrauliques et les aménagements des cours d’eau ont profondément marqué le paysage morvandiau.

Il est fascinant de penser que la même eau qui jaillit aujourd’hui tranquillement dans une tourbière a pu participer, quelques kilomètres plus bas, à l’un des grands systèmes économiques de la France d’autrefois.

De la source sacrée au cours d’eau industriel, l’Yonne a accompagné des siècles de présence humaine.

Une promenade entre passé et présent

Le parcours de découverte aménagé aux Sources de l’Yonne permet aujourd’hui de faire cette lecture croisée du territoire. Les passerelles traversent la tourbière, tandis que le sentier invite à observer les différentes composantes du paysage.

Le choix d’un aménagement discret n’est pas anodin. Il ne s’agit pas de transformer le site en attraction, mais au contraire de laisser parler le paysage. Bois, eau, tourbe, hêtres, landes et traces de l’histoire se découvrent progressivement.

Cette approche correspond parfaitement à l’esprit du Grand Site de France Bibracte – Morvan des Sommets, dont le périmètre paysager englobe notamment les sites classés du mont Beuvray et du mont Préneley – Sources de l’Yonne. Le label reconnaît la qualité paysagère exceptionnelle du territoire et repose sur une gestion collective associant notamment le Parc naturel régional du Morvan, Bibracte et le Département de la Nièvre.

Et puis il y a le silence.

C’est probablement l’une des meilleures raisons de venir ici. Loin des routes principales, le visiteur entend davantage le vent dans les arbres, le ruissellement de l’eau ou le chant des oiseaux que le bruit des voitures. Dans ce paysage d’altitude, la lenteur fait partie de l’expérience.

Comprendre l’Yonne en remontant jusqu’à sa naissance

Les Sources de l’Yonne offrent finalement une belle manière de découvrir le Morvan autrement.

On peut y venir pour marcher, pour observer une tourbière, pour découvrir une hêtraie montagnarde ou simplement prendre l’air. Mais en prêtant un peu attention au paysage, on découvre beaucoup plus : une montagne façonnée par la géologie, des milieux naturels rares, une histoire gauloise, un ancien lieu de culte, la mémoire du flottage du bois et une rivière qui relie le Haut-Morvan aux portes de Paris.

La source elle-même est presque modeste. C’est peut-être ce qui la rend si attachante.

Une grande rivière commence ici sans fracas, dans une zone humide du Haut-Morvan. Elle rassemble progressivement les eaux des petits ruisseaux, descend de la montagne, traverse villages et vallées, reçoit ses affluents et poursuit sa route vers le nord.

Pour découvrir l’Yonne, il faut parfois commencer par oublier la rivière.

Ici, avant d’être un cours d’eau, l’Yonne est une terre humide, une forêt, une tourbière et une histoire. Une histoire qui commence il y a des milliers d’années, lorsque les hommes ont découvert cette eau surgissant de la montagne et lui ont donné un nom, peut-être une divinité, certainement une place dans leur monde.

Aujourd’hui, le visiteur emprunte une passerelle au-dessus de cette même eau.

Le paysage, lui, continue son travail silencieux.

Et quelque part sous les herbes, les mousses et les racines, l’Yonne continue de naître.